LEurope doit être notre marché
intérieur et notre cadre de développement
Nous devons en faire des atouts.
Il ny a pas à inventer de nouveaux concepts ni à engager de nouvelles réflexions.
Les chefs dEtat européens réunis en conseil à Lisbonne, en mars 2000, ont fixé
un objectif stratégique pour lEurope : devenir léconomie de la
connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable dune
croissance économique durable accompagnée dune amélioration quantitative et
qualitative de lemploi et dune plus grande cohésion sociale. Ce Conseil a
défini les moyens de cette stratégie dans un document très dense. Les actes nont
hélas pas suivi. Une Constitution a été adoptée par la Convention européenne
que présidait le président Valéry Giscard dEstaing pour donner à lEurope
élargie les moyens dêtre efficace et démocratique dans le respect des droits des
Etats. Les gouvernements ne lont pas encore approuvée. Jespère quils
le feront bientôt. Les objectifs, les moyens, les institutions ont été définis. Nous
entrepreneurs, nous voulons quils soient effectivement mis en place.
Eradiquer les tentatives
protectionnistes
Le marché commun existe, cest
le plus ouvert, le plus concurrentiel, le plus compétitif, le moins protégé du monde.
Cette compétition favorable à nos clients est pour nos entreprises un stimulant et
cest bien. Ce marché intérieur est un marché unique. La commission veille à
son unité et il est bon déradiquer les tentatives protectionnistes qui, par ici ou
par là, continuent dexister. Ce marché est un marché vaste qui
sélargira encore en 2004, mais cest un marché qui ne bénéfice pas
dune croissance suffisante. LEurope souffre en effet dun déficit de
croissance. Or cest la croissance qui fait investir. Cest la croissance qui
fait recruter. Cest la croissance qui finance la recherche et le développement.
Cest la croissance qui accélère les gains de productivité. Cest la
croissance qui donne la confiance, qui facilite les nécessaires réformes de structure.
Or cette croissance en Europe nest pas ce que nous voudrions quelle soit.
Certes la croissance ne se décrète pas. Mais pour avoir de la croissance, encore faut-il
une politique macroéconomique qui la stimule, qui la facilite, qui lencourage.
Quand nous regardons les Etats-Unis, nous voyons un gouvernement et une Réserve
fédérale qui travaillent ensemble dans le respect de leur indépendance, dans le respect
de leurs compétences respectives pour assurer la croissance dans la stabilité.
Mettre en place une gouvernance
économique européenne
En Europe nous avons, certes un pacte de stabilité, mais notre Banque centrale na
pas reçu dautre objectif que cette stabilité et surtout elle na en face
delle aucune instance de gouvernance économique européenne avec qui elle puisse
dialoguer. Une instance de gouvernance économique européenne capable dinitiatives,
capable dinsuffler à notre économie au niveau macroéconomique le dynamisme
nécessaire.
Son marché est le premier atout de lEurope. Le marché européen est le premier
facteur de la localisation des entreprises industrielles ou de service en Europe. Si
lon veut une Europe prospère, des entreprises prospères, il faut un marché
européen dynamiqe.
Réglementation cohérente et harmonisation fiscale
LEurope est notre cadre de développement. Or un cadre cest dabord
une réglementation cohérente, lisible. Lavons-nous ? Je ne tenterai pas de
répondre à cette question, mais je crains que la réponse naille de soi.
Cest en second lieu, à travers le cadre réglementaire, un bon équilibre entre
dune part la nécessaire compétitivité et dautre part les exigences
légitimes en matière denvironnement, de santé, de protection des consommateurs,
et en matière de transparence. Force est de reconnaître quaujourdhui nous
avons au niveau européen dans ces domaines un empilement de règles dont je ne suis pas
certain que la somme nous garantisse un développement durable.
Un cadre de développement cest
enfin une harmonisation fiscale qui évite les distorsions de concurrence et les
délocalisations injustifiées. Cela ne peut être mis en uvre que par les
institutions. Mais aujourdhui, même si les institutions européennes le voulaient,
elles ne pourraient le faire. Cest pourquoi une constitution est nécessaire, qui
définisse des majorités, qui donne des processus de décisions simples et clairs et qui
assure un contrôle effectif de la subsidiarité. Ce cadre européen, ce cadre de notre
développement est à construire.
LEurope, point
dappui de la croissance internationale
Enfin lEurope devrait être le point dappui de la croissance internationale.
Reconnaissons le, au sein de lorganisation mondiale du commerce, lEurope
défend avec conviction et efficacité le développement dun libre-échange
équitable et équilibré. Il sagit en effet dune compétence européenne
exclusive exercée avec détermination par la Commission dans un environnement qui
nest pas facile. En revanche nous ne trouvons pas en Europe ce quon trouve
dans dautres régions du monde. C'est-à-dire des politiques sectorielles dynamiques
qui servent de point dappui à la croissance de nos entreprises. Quelques
exemples :
Dabord la recherche et le développement. Nous souffrons en Europe dun
déficit en ce domaine face à notre plus grand concurrent. Nous ne voyons pas
aujourdhui de signes que cette situation change. Nous navons pas en Europe
des universités qui établissent entre elles et avec les entreprises les centres
dexcellence qui attirent les centres dinnovation entrepreneuriaux du
monde entier. Nous pourrions avoir en Europe des investissements
dinfrastructures, quil sagisse dinfrastructures physiques ou
entreprises. Enfin dans beaucoup de domaines, où nous, entreprises européennes, sommes
en concurrence avec dautres entreprises du monde, nous nous sentons seuls sur les
marchés internationaux pour investir dans des zones en développement. Même une grande
entreprise comme Renault, face à certains de ses concurrents américains, ne sent quelque
fois pas à lappui de son initiative la même puissance, la même capacité
dintervention. Nous ne trouvons pas encore en Europe cet appui nécessaire à
notre croissance internationale. Il faut létablir.
Un sondage paru le 19 janvier dans un journal sous un titre trompeur, comme le sont
souvent les titres de journaux, disait les « Français sont eurosceptiques ».
Et quand on lisait le texte on constatait que 67 % des Français étaient pour une
politique économique commune et seulement 28% contre. De même, 64 % étaeint
pour une construction européenne, 24 % contre. On voit donc que leuroscepticisme ne
se nourrit que de linaction de lEurope et pas du progrès européen.
Le MEDEF est résolument
européen. Il laffirmé avec continuité et parfois avec courage. Mon vu est
que lEurope devienne entrepreneuriale. Quelle ait un vrai projet
dentreprise. Devenir un marché dynamique, offrir un cadre compétitif à notre
développement, apporter un appui à notre croissance internationale. Pour reprendre le
mot dordre dErnest-Antoine Seillière : En avant lEurope !
Louis
Schweitzer
Entretien avec
le PDG de Renault qui annoncera demain les résultats financiers du constructeur. Renault Louis Schweitzer : "Les 35 heures ne sont pas un atout pour la compétitivité"
RENAULT doit annoncer demain ses résultats
financiers pour 1997. Au dire des analystes, lentreprise aurait dégagé près de 5
milliards de francs de bénéfices. Une situation pour le moins confortable, qui
confirme le redressement de lindustrie automobile française marquée en 1997 par un
doublement de lexcédent commercial, sétablissant à 66,1 milliards de
francs. Paradoxalement, Renault continue de réduire ses effectifs,
sinscrivant ainsi à contre-courant du nécessaire combat contre le chômage.
Cette démarche nest pas nouvelle. Afin daller à la source de son principal
initiateur, nous avons rencontré Louis Schweitzer, le président de Renault, lhomme
qui a fermé Vilvorde et qui persiste à penser que lindustrie automobile française
emploie trop de monde. Au jeu des questions-réponses, les lecteurs de
"lHumanité" se feront une opinion.
Renault nest pas dans le rouge. Vous
vous apprêtez, semble-t-il, à annoncer jeudi de très bons résultats financiers.
Comment, dans ces conditions favorables, pouvez-vous justifier de nouveaux plans sociaux,
rouler, en quelque sorte, à contresens dune politique gouvernementale qui affirme
sa volonté de combattre le chômage ?.
La seule façon solide de combattre le
chômage, cest la croissance. Et dans un marché ouvert, la seule façon pour les
firmes françaises comme Renault davoir de la croissance, cest dêtre
compétitif, cest-à-dire que les clients aient envie dacheter des Renault.
Cest pour cela que nous devons faire chaque année des progrès de productivité.
Quand nos progrès de compétitivité étaient insuffisants, nos clients trouvaient nos
voitures trop chères. Du coup on en vendait moins. Si en 1997 on a connu un redressement,
on nest pas encore dans la situation de compétitivité de nos meilleurs
concurrents, dont certains sinstallent en France.
Mais pourquoi ne pas redistribuer les
fruits de votre propre croissance, de manière à favoriser lemploi ?
Parce quon est très loin, je le
répète, de la situation de compétitivité de nos meilleurs concurrents et quà
lhorizon 2000, 2001, on aura un marché complètement ouvert. Toyota sinstalle
en France avec une usine de 2 000 personnes pour fabriquer 150 000 voitures par an. Voyez
quel est leffectif dune usine de Renault qui fait 150 000 voitures. De mon
point de vue, il faut que les clients choisissent Renault plutôt que Toyota, mais si les
Renault sont trop chères, le client ne les prendra pas. En clair, il sagit de
redistribuer aussi aux clients les progrès de compétitivité. Si on fait autrement, on
va dans le mur.
Ce serait donc à cause de Toyota que vous
vous apprêtez à nouveau à réduire les effectifs de Renault ?
Ce nest pas à cause de Toyota, mais
Toyota illustre ce fait. Si le prix des voitures nest pas lunique critère du
choix des voitures, cest pour le client un facteur essentiel. Or, je ne veux pas
quil choisisse contre Renault.
Vous envisagez de réaliser 8 milliards de
francs déconomies en 1998, notamment sur vos achats, autrement dit sur le dos de
vos fournisseurs. Votre concurrent français PSA Peugeot Citroën agit à lidentique
dans le cadre de sa réorganisation industrielle. Ne pensez-vous pas que, chez vos
fournisseurs, cest encore lemploi qui paiera le prix de ces économies ?
Tous les constructeurs doivent faire des
économies. Je crois que cest nécessaire pour assurer lemploi demain. Chez
Renault, pour être compétitifs en lan 2000, nous avons défini un programme de 20
milliards déconomies, dont 8 milliards à réaliser en 1998. Cest une étape
dans un plan pluriannuel. Dans le prix de revient dune voiture, la moitié vient de
nos fournisseurs. A peu de chose près, la moitié de nos économies doit provenir de nos
fournisseurs. Nous les avons réunis il y a quelque temps, à loccasion dune
grande convention, pour leur expliquer ce plan et leur réaction a été très favorable.
En fait, cest parce quon ne leur impose pas un plan mais quon travaille
en partenariat, de manière à trouver ensemble le moyen dêtre plus efficaces. Pour
nos fournisseurs français, il sagit dun atout. Prenons lexemple de
Valeo, lun de nos plus gros fournisseurs. Il y a dix ans, Valeo ne se portait pas
aussi bien quaujourdhui. Cest grâce aux progrès de productivité
quil est devenu le premier ou le deuxième fournisseur de Volkswagen. Si Volkswagen
ou Mercedes choisissent Valeo, cest parce quils le trouvent bon. Cest de
cette manière que nous pouvons aider les fournisseurs français, en faisant quils
puissent comme nous faire face à la concurrence internationale.
Vous avez annoncé 600 embauches au
bénéfice de votre usine de Flins, qui produit la Twingo. Comment expliquer que dun
côté vous considérez quil y a 2 700 personnes en trop dans vos usines pour
produire des voitures et que, de lautre, vous soyez obligé dembaucher ?
Attention ! Sur les 2 700, il y a 1 200
reconversions internes, des gens qui passent dun emploi à un autre dans
lentreprise. Donc, sur les 2 700, il faut compter 1 500 correspondant à des
réductions deffectifs sans licenciements secs. Je ne cherche pas à diminuer
systématiquement les effectifs mais à les adapter aux besoins de lentreprise. Vous
dites 600 embauches à Flins. Mais cest beaucoup plus. Cest aussi 900 à
Maubeuge et 700 à Douai.
Vous soufflez donc le chaud et le froid au
gré de vos besoins immédiats ?
Cest votre formule. Moi je dis
quon a réduit les prix de la Twingo, que la Kangoo est un véhicule qui marche, que
cest également le cas de la Scénic, qui est à des prix plus favorables, et je
vous rappelle quon a baissé les prix de toute la gamme Mégane et quon lance
la nouvelle Clio à un prix plus bas que lancienne. Alors, comme on vend plus de
voitures, on recrute. Cest donc bon pour combattre le chômage. En même temps,
sil est clair que nous avons aujourdhui besoin de beaucoup plus de monde à
Flins, Douai et Maubeuge, nous avons aussi des sureffectifs structurels avec une
inadaptation de gens dans dautres usines. Il faut donc à la fois recruter pour
produire plus et réduire les emplois qui ne sont pas nécessaires afin de construire
lavenir et satisfaire les clients.
Vous estimez toujours que lindustrie
automobile française est confrontée à des sureffectifs ?
Oui, à production constante, il y a
sureffectif. Par rapport aux meilleurs producteurs, nous utilisons, pour construire le
même nombre de voitures, plus de personnes à même taux dautomatisation. Il ne
sagit pas dautomatiser plus, Renault automatise dailleurs moins
quavant.
Pour justifier la fermeture de Vilvorde,
vous aviez parlé de surcapacité de production. Vous maintenez ce jugement alors que
Toyota vient sinstaller en France ?
Toyota accroît les capacités.
Aujourdhui on est capable en Europe de faire beaucoup plus de voitures quon en
des ventes dorigines européennes qui sont de lordre de 13 millions.
Sagissant de Toyota, son président,
M. Okuda, na pas fait des 35 heures un préalable à son implantation en
France. Il a indiqué quil respecterait la loi française.
Le président de Renault aussi. Le contraire
serait étonnant. Mais la situation nest pas la même pour Toyota et pour Renault.
Toyota va recruter des ouvriers sur la base des 35 heures avec un certain salaire et je
suis certain que ce salaire sera sensiblement inférieur à celui que perçoivent les
ouvriers de Renault. Aux Etats-Unis, Toyota paye moins que les grands constructeurs
américains. Nous, nous payons aujourdhui sur la base de 39 heures. Si on passe à
35 heures payées 39, on va accroître lécart par rapport à Toyota.
Vous nêtes donc pas favorable aux
35 heures alors que le président du CNPF a, semble-t-il, un peu tempéré sa
position ?
Je pense que les 35 heures ne sont pas un
atout pour la compétitivité de lindustrie française, et donc pour la croissance
qui permet de réduire le chômage. Il faut que nous arrivions à appliquer cette loi
grâce à des accords avec les partenaires sociaux dans des conditions qui fassent que la
compétitivité de Renault ne soit pas compromise. Au dernier comité central
dentreprise, nous avons annoncé la création dun groupe de travail paritaire
pour examiner notamment la compétitivité et lorganisation du temps de travail. On
essaye donc de traiter ces sujets dans un esprit positif.
Vous êtes résolument favorable à
linternationalisation des activités de Renault. Cette stratégie ne pèse-t-elle
pas sur lactivité dans lHexagone ?
Au contraire. Quand on internationalise, cela
accroît lactivité en France. Si on veut vendre des voitures au Brésil, en Russie
ou en Asie, il faut les fabriquer sur place. Mais quand nous vendons des voitures dans ces
pays, cela fait aussi travailler nos ingénieurs et des usines en France. Il sagit
de chercher la croissance là où elle se trouve. Pour lautomobile, elle naura
pas lieu en Europe mais dans les pays qui se développent.
Entretien réalisé par Pierre Agudo |