Silvia Cattori : En consultant votre site internet on découvre,
quen 2004, vous étiez favorable au Traité constitutionnel européen, mais
quaprès en avoir étudié son contenu, vous avez radicalement changé davis.
Pourriez-vous nous résumer les raisons de votre revirement ?
Étienne Chouard : Ma trajectoire est celle de quelquun qui faisait
confiance aux politiciens. Je ne faisais pas de politique. Quand jai commencé à
comprendre ce quétaient devenues les institutions européennes, je suis tombé de
haut. Je me suis rendu compte que les hommes au pouvoir étaient en train décrire
eux-mêmes les limites de leur pouvoir, quil y en avait pas ou peu, et quelles
étaient écrites de façon à ce que nous ne comprenions rien.
Dans les institutions européennes, plus aucun acteur nest responsable de ses actes
devant les citoyens ; il y a quelques apparences de responsabilité, mais ce sont des faux
semblants, des leurres.Mais surtout, le Parlement ne compte pour rien dans les
institutions : il na pas linitiative des lois, il ne participe à
lélaboration de la loi que sous la tutelle (la surveillance ?) du Conseil des
ministres qui sest promu co-législateur au mépris de la plus élémentaire et
indispensable séparation des pouvoirs, et encore, pas dans tous les domaines ! En effet,
il y a des domaines soumis à ce quon appelle les « procédures législatives
spéciales », une vingtaine, dont on naffiche la liste nulle part, et dans lesquels
le Conseil des ministres décide seul, sans le Parlement. Le saviez-vous ?
Cest impressionnant de voir le nombre dinstitutions européennes non élues
qui ont un pouvoir important et mal contrôlé.
La Banque centrale européenne, non plus, ne rend de comptes à personne. Cest
extravagant, la façon dont cela a été écrit : on voit bien, on voit partout, que ce
sont des ministres qui ont écrit ces règles sur mesure, pour eux-mêmes.
En regardant bien, on saperçoit même que ces institutions ont été écrites plus
pour lintérêt des banques et des multinationales que pour lintérêt
général. On peut se demander pourquoi.
Quand on lit le livre de Jean-Pierre Chevènement, on découvre que Jean Monet, cette
icône, ce symbole de lEurope, ce quasi saint pour les « eurolâtres », était un
banquier français qui vivait aux États-Unis et qui sétait imprégné de leurs
valeurs. En fait, il avait conçu et construit lUnion européenne pour affaiblir
lEurope, pour empêcher les souverainetés populaires de se reconstruire après la
guerre. Il lécrit lui-même ! Cest consternant !
Quand on lit les traités européens avec ces lunettes, ils ressemblent à cette
vision-là de Monet : ces institutions permettent aux multinationales décrire le
droit et interdisent aux parlements nationaux et aux peuples de sy opposer.
Cest un régime inacceptable ; pourtant, Monet et ses fidèles nous lont
imposé par voie de traités depuis 50 ans sans que le peuple nait jamais vraiment
son mot à dire.
Il y a eu un simulacre de débat sur Maastricht ; je vous rappelle, qualors, on
na absolument pas parlé dinstitutions ; on a parlé de monnaie, certes, mais
même pas de ce qui compte le plus en matière monétaire : on ne nous a rien dit,
notamment, de labandon total de la création monétaire aux banques privées
(article 104) qui est pourtant un pur scandale, la cause majeure de la dette publique qui
asphyxie nos États et une cause importante du chômage endémique qui asphyxie nos
économies.
En 1992, on ne nous a invités à débattre que de lindépendance de la Banque
centrale et de la nouvelle monnaie unique, qui sont sans doute de bonnes choses. Mais, de
la faiblesse du Parlement, de la confusion des pouvoir, de lindépendance des juges,
de limpuissance des citoyens, de la révision sans référendum, de toutes ces
honteuses et dangereuses institutions, on na pas du tout parlé. Du vote de
Maastricht, on ne peut donc pas dire honnêtement quil cautionne les institutions.
Si on envisage lensemble de la construction européenne sur cinquante ans, les
peuples nont donc finalement pas eu droit au moindre débat sur lessentiel.
La seule fois où on nous a demandé vraiment notre avis, en 2005, la première fois où
on nous a retiré le bâillon, on a crié « Non ! » Aussitôt, on nous a remis le
bâillon et puis le viol a recommencé. Et on nous dit : « Vous nen voulez pas,
mais vous laurez quand même, par la voie parlementaire
»
2007 a donc confirmé ce que 2005 avait révélé : la méthode et le contenu du traité
de Lisbonne confirment que lon a une bande de violeurs aux manettes, et ce qui se
passe là, cest un coup dÉtat. Cest un coup de force. La définition du
coup dÉtat, cest un pouvoir exécutif qui ne se plie pas au suffrage
universel. Nous y sommes.
Silvia Cattori : Tout cela a pu se faire car les citoyens ont abandonné leurs
responsabilités et sen sont remis naïvement à leurs représentants sans sans
imaginer quils pouvaient abuser de leurs pouvoirs et sans contrôler leur action.
Étienne Chouard : Oui. Le mensonge est partout et les gens honnêtes
nosent pas y croire. On parle dun mini traité simplifié, qui nest ni
« mini », ni « simplifié ». Il faut lire trois mille pages maintenant pour savoir ce
quil y a dans le traité de Lisbonne. Cest extrêmement compliqué. Il y a
toutes sortes de renvois et tout ce qui était dans le traité de 2005 se retrouve ici.
Même ce quils ont dit vouloir retirer. Lhymne, ils vont le garder. Le drapeau
va rester. La référence à leuro va rester. Ils ont dit quils retireraient
le drapeau. Mais vous le croyez, quils vont le retirer ? Ils ont retiré
létiquette « constitution ». Mais sur une fiole de poison, quest-ce qui est
dangereux ? Létiquette ou le poison ? Quand on retire létiquette, est-ce que
le poison est moins dangereux ?
On nous prend pour des imbéciles.
Cest une constitution, à lévidence, mais une mauvaise constitution écrite
par des gens qui ne devaient pas lécrire. On a des élus, mais ce nest pas à
eux décrire la constitution. Je tiens à cette idée forte : ce nest pas aux
hommes au pouvoir décrire les règles du pouvoir ; ce nest pas aux
parlementaires, aux ministres, aux juges, décrire la constitution ; cest à
dautres, à des gens désintéressés.
Il ny a pas dautre moyen, pour nous les simples citoyens, dêtre
protégés contre les abus de pouvoir, quune Assemblée constituante, mais attention
: surtout pas élue parmi les candidats des partis, car les partis ont de nombreux membres
au pouvoir dont les amis écriraient à nouveau des règles pour eux-mêmes et on
nen sortirait pas.
Ce que Giscard lui-même a affirmé [1] de ce traité de Lisbonne devrait amener les 16
millions délecteurs qui ont voté non à descendre dans la rue, car cest le
même traité que le précédent, illisible, et sil est compliqué, Giscard dit que
cest pour rendre impossible le référendum ; Giscard dit aussi que tout ce qui
tenait à cur aux Conventionnels en 2004 se retrouve dans le traité de Lisbonne,
sauf que cest dans un ordre différent.
Ma conclusion est celle-ci : tout cela arrive parce que ceux qui écrivent les règles les
écrivent pour eux-mêmes et quils trichent.
Silvia Cattori : Aucun acteur na de compte à rendre ?
Étienne Chouard : Aucun ; les citoyens ne comptent pour rien. Ils
nont aucun moyen de résister contre les abus de pouvoir dans ces institutions. Le
seul bon moyen serait le référendum dinitiative populaire et nous ne lavons
pas. Je dirais même quon ne laura jamais si ce sont des représentants élus
qui écrivent les règles. Le droit de pétition (de larticle 11 du traité de
Lisbonne consolidé) na aucune valeur contraignante. On na pas besoin
dun article comme ça pour faire des pétitions : même si on le retirait, les gens
pourraient toujours faire pétition.
Silvia Cattori : Le traité de Lisbonne ne comporte-t-il pas au moins un élément
positif, par exemple la possibilité pour un État de sortir de lUnion européenne ?
Étienne Chouard : Oui, et cela existait déjà dans le TCE rejeté en
2005, et cest repris, comme tout le reste.
Silvia Cattori : Dans ce cas de figure, comment un État qui le souhaiterait
pourrait-il sortir de lUnion ? Cette procédure est-elle applicable ?
Étienne Chouard : Cela ne serait pas simple de sortir de lUnion
européenne et cela coûterait très cher ; il y a beaucoup de rouages en uvre ; il
faudrait un gouvernement très déterminé. Cette situation de non-retour me fait penser
à lAGCS (lAccord Général sur le Commerce des Services) doù on ne
peut pas sortir non plus : cet accord (négocié et signé sans nous en parler, dans le
plus grand secret) a le même génome antidémocratique que lUnion européenne : ce
sont les mêmes qui lont conçu, ce sont les mêmes intérêts qui sont servis : les
multinationales et les banques.
À quoi sert lAGCS ? À faire disparaître toutes les contraintes sur le commerce
des services. Aujourdhui, un État souverain peut encore interdire quantité
dabus pour se protéger contre les investisseurs prédateurs : quand une grande
entreprise veut venir sinstaller quelque part, le pays a ses propres règles pour
défendre son droit social, son droit environnemental, son droit fiscal, ses ressources
naturelles, etc.
Cela va disparaître : Les États, dans les négociations secrètes de lAGCS, sont
en train de sinterdire dinterdire (aux entreprises), les uns les autres : je
ne tinterdis plus cela, mais toi, tu arrêtes de minterdire ça
Les
citoyens vont se retrouver nus, sans défense et personne nen parle ! Tous les
services publics sont menacés par ces mécanismes. Et cela est irréversible : les
amendes que les États acceptent de devoir payer en cas de retrait ne sont pas payables,
tellement elles sont prohibitives.
Les accords de lAGCS sont donc négociés en secret par une personne seule : le
commissaire européen au commerce extérieur
Une personne seule pour 480 millions de
personnes négocie en secret des accords décisifs qui lèsent tout le monde de façon
irréversible. Cest un pur scandale, cest très grave.
Silvia Cattori : En voyant les chefs dÉtat et de gouvernement de lUnion
signer le traité à Lisbonne quavez-vous ressenti ?
Étienne Chouard : Limpression dêtre violenté, à
lévidence, et par ceux-là mêmes qui prétendent partout me défendre
Limpression dêtre dans un piège contrôlé par des menteurs professionnels
et des voleurs en bande. Ce qui me désole est que les gens ne soient pas du tout
informés et ne se sentent donc pas concernés.
Silvia Cattori : Il y a un aspect très important qui est également peu présent dans
le débat : la politique étrangère de lUnion ; la participation de ses principaux
membres à des opérations militaires via lOTAN. Or, là aussi, alors que les
sondages montrent que les citoyens sont très majoritairement opposés à ces guerres
illégales, ils sont totalement impuissants à les empêcher. Alors que les invasions de
lAfghanistan et de lIrak se révèlent être des aventures coloniales, M.
Sarkozy tente de resserrer les liens de lUnion européenne et des États-Unis dans
la perspective dun conflit avec lIran dans lintérêt dIsraël.
Que pensez-vous de cet aspect de lUnion ?
Étienne Chouard : On a limpression que tout cela a été
programmé depuis le début. Cela sest fait de manière progressive. Le Non les a un
peu ralentis mais, deux ans plus tard, les autorités font passer le traité en force. Et
les citoyens ne réagissent pas, ce qui confirme sans doute les gouvernants dans
lopinion quils ont tous les droits. Lambiance est au pessimisme. Oui,
ils peuvent enlever des enfants africains dans les écoles, oui ils peuvent aller faire la
guerre au bout du monde. Il faut lire Alain Badiou (De quoi Sarkozy est-il le nom). Les
critiques des médias ont été si virulentes contre ce livre que jai failli ne pas
le lire. Je le trouve pourtant passionnant. Cest très bien analysé ; il dit bien
que lambiance nest pas au pétainisme, mais au néo pétainisme.
Il faut aussi lire François-Xavier Verschave (« De la Françafrique à la Mafiafrique ,
pour commencer) pour comprendre que la décolonisation na pas eu lieu.
Silvia Cattori : Votre réflexion rejoint celle que le sociologue Jean-Claude Paye a
conduit à propos des libertés fondamentales dans lUnion [2]. Comme vous, il
constate que les institutions ont été construites de telle façon que les décisions
échappent aux citoyens.
Étienne Chouard : Effectivement, je ne suis pas le seul à le dire, loin
de là, et en fait, tous ceux qui étudient honnêtement les institutions sont
scandalisés et regrettent davoir trop fait confiance à leurs élus.
Silvia Cattori : Ces sommets, Lisbonne, le G 8, ne seraient donc que des mascarades
où des dirigeants, entre festins et embrassades, prennent des décisions sans en
référer à leurs mandants comme si on était dans un système dictatorial ?
Étienne Chouard : Ce nest pas encore une dictature
car, dans une dictature, il ny a pas de liberté dopinion ni
dexpression. Cest donc plus soft que cela, cest poli, cest joli à
voir, cest en train de devenir totalitaire, mais il y a moins de prise à la
critique, cest plus difficile à condamner. Le discours mensonger, inversant les
valeurs, Orwell lannonçait fort bien dans 1984, consistait à dire « la guerre,
cest la paix », « le travail ; cest la liberté », et le simple fait de le
répéter retire des armes aux résistants potentiels. La manipulation par le langage
fonctionne bien. Elle demande, de la part des résistants, une formation, un apprentissage
de ces manipulations.
Silvia Cattori : Quels outils les partisans du non ont-ils pour vaincre ces obstacles
?
Étienne Chouard : Il y en a un qui sera peut-être assez fort :
cest une requête individuelle auprès de la Cour européenne des droits de
lhomme (CEDH), qui ne fait pas partie de lUnion européenne mais dont
lUnion a signé la Convention quelle doit donc respecter.
La Cour peut être saisie par une unique personne contre un État. Cest une cour qui
protège les individus isolés.
Son argumentation est puissante (voyez le site 29mai.eu), je men sers déjà à tout
propos. La requête consiste à attaquer lÉtat français pour violation de
larticle 3 du protocole 1 de la Convention qui dit que les « hautes parties
contractantes sengagent à garantir à leurs citoyens des élections libres qui
permettent un libre choix du corps législatif ».
En fait, notre corps législatif est désormais très largement européen. Et au niveau
européen, est-ce que le corps législatif est élu ? Pour lessentiel, non : nous
navons pas le choix. Le corps législatif en France, ce nest pas
lAssemblée nationale : 80 % des nouvelles lois qui sappliquent en France sont
des normes européennes automatiquement transposées dans notre droit national, sans vrai
débat parlementaire.
Alors, quen est-il donc en Europe ?
Au niveau constituant dabord, cest une CIG (Conférence intergouvernementale,
non élue) qui écrit et corrige les traités, cest-à-dire la Constitution
européenne (qui cache désormais son nom, hypocritement). Les parlements (les seuls qui
soient élus) ne peuvent que ratifier ou pas les traités écrits par des non élus, en
bloc : ils nont ni droit dinitiative, ni droit damendement : ils sont
donc réduits à la portion congrue, alors que ce sont eux qui sont élus !
Au niveau constituant, donc, le pouvoir échappe aux élus.
Ensuite, les lois ordinaires européennes sont écrites par la Commission (non élue) qui
a lexclusivité et linitiative des lois, et ces lois sont ensuite discutées
et votées par le Conseil des ministres (non élu) en « codécision » avec le Parlement
européen (le seul qui soit élu).
Mais écoutez bien cela, cest essentiel il ny a pas codécision
sur tous les sujets : il y a une quantité de sujets où des non élus (Commission et
Conseil) décident seuls de la loi européenne.
Ces domaines où les exécutifs écrivent ce que jappelle des lois sans parlement
(cest plus clair que lexpression chafouine « procédures législatives
spéciales ») sont soigneusement cachés, ils ny a pas de liste : demandez donc à
vos parlementaires ou à vos ministres ou à vos journalistes de vous dire quelques uns de
ces domaines : ils ne les connaissent pas eux-mêmes (ou alors ce sont de vrais bandits de
ne pas en parler clairement à tout le monde).
Cette stérilisation progressive du suffrage universel est une raison solide
dattaquer lÉtat français pour violation de la Convention européenne des
droits de lhomme : nos propres représentants sont en train de vider nos votes de
toute force : la démocratie agonise dans un décor factice de démocratie simulée.
Une seule requête suffit, mais en en envoyant des milliers, on crée une force politique
en appui dune requête juridique.
Cest gratuit. Si on perd, cela naura coûté que le timbre denvoi.
De plus, la Cour Européenne des Droits de lHomme (CEDH) a intérêt à montrer
quelle sert à quelque chose, et cest un cas décole (inédit) qui pourrait
faire jurisprudence.
En tout cas, cest le seul moyen dont nous disposons, nous : simples citoyens. Tous
les autres moyens dépendent de nos représentants, parlementaires et ministres, qui ont
montré quils sont décidés à nous violer. Si on attend deux quils
nous défendent, on va attendre longtemps, cest perdu davance.
Cette requête donne de lespoir car la Cour peut bloquer le processus de
ratification, le temps de décider sur le fond. Il me semble que cest une arme
puissante, nouvelle.
Silvia Cattori : Que dites-vous à ces citoyens suisses et norvégiens qui ont refusé
jusquici dadhérer à lUnion européenne, généralement qualifiés
d« attardés qui refusent le progrès » par leurs détracteurs ?
Étienne Chouard : Jespère pour eux quils vont continuer de
résister. Je les envie, car jai limpression que nous sommes enfermés par nos
propres élus dans un piège épouvantable. Notre désindustrialisation a commencé et
elle va à grand pas. On nous oblige à ouvrir nos frontières avec des pays qui ne
respectent ni les droits du travail, ni les droits environnementaux, ni aucune des
contraintes que nous imposons à nos propres entreprises en vertu du progrès social. Mis
en concurrence déloyale avec des pays qui sont si peu comparables, on ne peut que
continuer de dégringoler vers la ruine générale.
Ne riez pas : des pays ont déjà vécu cette descente aux enfers en appliquant ces
mauvaises recettes : voyez le cas effrayant de lArgentine, cobaye du
néolibéralisme
Silvia Cattori : Si on demandait aux citoyens sils veulent rester ou sortir de
lUnion, que choisiraient-ils selon vous ?
Étienne Chouard : le coup dÉtat de Lisbonne me conduit à me
demander sil ne faut pas sortir de toute urgence de cette UE-MB (Union européenne
des multinationales et des banques). Je commence effectivement à désespérer de changer
lUE, dont le programme génétique semble être conçu contre les peuples et contre
la démocratie.
Peut-être faut-il sortir de cette UE-là pour construire enfin une vraie société
européenne, voulue et défendue par les peuples concernés (et pas par leurs élites
décalées).
Silvia Cattori : Pourquoi ne pas faire campagne pour en sortir carrément, si les
chances de revenir sur le traité sont nulles ?
Étienne Chouard : Je nai pas encore renoncé à mon rêve
européen de fraternité. Je voudrais que lon recommence avec moins de pays à la
place de ce monstre conçu par et pour les grandes corporations. Là on est en train de
marier des peuples avec le consentement de leurs « pères ». Un mariage réussi et
durable se fait forcément avec le consentement des peuples concernés.
Silvia Cattori : Les sociaux-démocrates ne portent-ils pas la principale part de
responsabilité dans cette forme de construction européenne ? Jacques Delors
na-t-il pas fait lEurope du marché ?
Étienne Chouard : Jacques Delors et la plupart des leaders socialistes
nous ont évidemment trompés, ils nous ont menti mille fois, et cette évidente trahison
des chefs de la gauche est une catastrophe pour le pays.
Je leur faisais confiance, et très particulièrement à Jacques Delors : je me souviens
du dernier jour avant le référendum de Maastricht : Jacques Delors nous avait parlé à
la télévision ; il avouait quon navait encore pas « fait de social »
jusque-là en Europe, mais il prenait date avec nous, solennellement, en nous regardant
avec ses yeux bleus tristes et sincères, il nous a promis ardemment de commencer à «
faire du social » dès le lendemain de notre vote Oui. Il nous la promis pour
quon vote OUI. Quinze ans après, nous sommes plus que jamais en recul social sur
tous les plans
Jai limpression davoir été trompé par un des
hommes en qui je faisais le plus confiance. Cest triste et révoltant à la fois.
La chute est rude.
Silvia Cattori : Vous avez parlé dabandon total de la création monétaire.
Vous pouvez préciser de quoi il sagit ?
Étienne Chouard : Il y a un rouage essentiel qui mest apparu cette
année. Je commence même à y voir le cur du piège, le diamant central, le moteur
de notre impuissance
Cest larticle 104 de Maastricht (qui est devenu
larticle 123 du traité de Lisbonne).
Il dit ceci : « Les États nont plus le droit demprunter auprès de leurs
banques centrales ». Pour le commun des mortels cest incompréhensible.
De quoi sagit-il ? Depuis des siècles, les États ont abandonné une partie de leur
pouvoir de créer la monnaie aux banques privées : les banques ont obtenu des
gouvernants, très certainement par corruption, le droit (fondamental) de créer la
monnaie.
Mais au moins, jusquà une période récente (1974 en France), les États
partageaient encore avec les banques privées le droit de créer la monnaie : quand un
État avait besoin dargent pour créer des voies ferrées, des logements ou des
hôpitaux, lÉtat créait lui même sa monnaie, et il ne devait pas payer
dintérêts pendant les remboursements - ne relâchez pas votre attention et
noubliez pas : cest le point crucial, celui qui vous condamne aux travaux
forcés au profit de rentiers oisifs.
Cest comme cela que lÉtat créait la monnaie : lÉtat empruntait
auprès de sa banque centrale (qui créait cette monnaie pour loccasion) et, au fur
et à mesure où lÉtat remboursait cet emprunt, la Banque centrale détruisait cet
argent, mais sans faire payer dintérêts à lÉtat !
Depuis 1974 en France, à lépoque du serpent monétaire européen, lÉtat
et cest sans doute pareil dans les autres pays européens sest
interdit à lui-même demprunter auprès de sa banque centrale et il sest donc
lui-même privé de la création monétaire. Donc, lÉtat (cest-à-dire nous
tous !) soblige à emprunter auprès dacteurs privés, à qui il doit donc
payer des intérêts, et cela rend évidemment tout beaucoup plus cher.
Dans quel intérêt ? Lintérêt général ? Vous plaisantez, sans doute !
Je vous fais remarquer que, précisément depuis 1974, la dette publique ne cesse
daugmenter et le chômage aussi.
Je prétends que cest lié.
Ce nest pas fini : depuis 1992, avec larticle 104 du traité de Maastricht,
cette interdiction pour les États de créer la monnaie a été hissée au plus haut
niveau du droit : international et constitutionnel. Irréversible, quoi, et hors de
portée des citoyens.
On ne la dit pas clairement : on a dit quil y avait désormais interdiction
demprunter à la Banque centrale, ce qui nest pas honnête, pas clair, et ne
permet pas aux gens de comprendre. Si larticle 104, disait « Les États ne peuvent
plus créer la monnaie, maintenant ils doivent lemprunter auprès des acteurs
privés en leur payant un intérêt ruineux qui rend tous les investissements publics hors
de prix mais qui fait aussi le grand bonheur des riches rentiers, propriétaires de fonds
à prêter à qui voudra les emprunter », il y aurait eu une révolution.
Ce hold-up scandaleux coûte à la France environ 80 milliards par an (*) et nous ruine
année après année ; mais on ne peut plus rien faire.
Ce sujet devrait être au cur de toutes nos luttes sociales, le fer de lance de la
gauche et de la droite républicaines. Au lieu de cela, personne nen parle.
Cest consternant.
Silvia Cattori : Cest difficile pour le citoyen dimaginer que leurs élus
se compromettent tous à ce point. Finalement ce sont des citoyens isolés, qui comme
vous, sinvestissent de manière désintéressée, qui reprennent en main le débat
que leurs élus ont abandonné.
Étienne Chouard : Il y a des gens qui se battent. Maurice Allais, prix
Nobel déconomie, tempête contre la création monétaire abandonnée aux banques
privées ; il proteste énergiquement et affirme que cest une honte, que les banques
privées se comportent (parce quon les y autorise) comme des faux monnayeurs et que
cela nous ruine. Lesprit libre Maurice Allais dit aussi que les multinationales qui
nous imposent ce grand marché dérégulé sont malfaisantes. Lultra libéral
Maurice Allais dénonce la « chienlit laisser-fairiste » de lUnion européenne.
Peut-on être plus clair ?
Et bien, ce monsieur qui a voué un grande partie de sa vie à létude de la monnaie
et qui a probablement reçu tous les honneurs et toutes les médailles du monde, ce grand
spécialiste de la monnaie est « triquard » (interdit de tribune) dans les grands
médias, il narrive plus à publier ni dans Le Monde, ni dans Le Figaro.
Qui ne voit le lien évident entre la persécution dun citoyen courageux qui appuie
là où ça fait mal et le fait que les grands médias aient été achetés -et soient
désormais contrôlés- précisément par des multinationales et des banques ?
Maurice Allais développe une idée majeure (que nous devrions tous étudier) quand il dit
quil faut rendre la création monétaire aux États, à une banque centrale
indépendante, quil faut que la banque européenne (BCE) récupère la création
monétaire en la reprenant aux banques privées.
Silvia Cattori, Journaliste suisse. |