Communiqué
satisfait dAreva, fin février : la construction de son usine Georges Besse II,
démarrée en juillet 2006 au Tricastin (Drôme), progresse « dans le strict respect des
échéances du projet ». Elle est prête à recevoir ses premières centrifugeuses
denrichissement duranium, et devrait entrer en service au premier semestre
2009.
Destinée à remplacer la vieille unité denrichissement par diffusion gazeuse, qui
produit sur le même site du combustible pour les centrales depuis 1978, cette usine est
présentée comme « une réelle avancée économique et environnementale » : le passage
à la technologie de centrifugation diviserait par 50 la consommation délectricité
et réduirait les rejets radioactifs, « car elle ne nécessite pas de prélèvement
deau dans le Rhône pour son refroidissement ». Est-ce la raison pour laquelle
lopérateur, appuyé par les pouvoirs publics, tente déviter que soit menée
une enquête sur les cancers ?
Cette demande est formulée en juin 2006 au cours de lenquête dutilité
publique précédant la mise en chantier. Conclusion encourageante : trois mois plus tard,
alors que la nouvelle loi sur la transparence nucléaire vient dêtre adoptée par
le Parlement (en juillet 2006), le rapport des commissaires enquêteurs approuve
lidée. Il endosse même la proposition de créer au plus vite un registre des
cancers [1] , à la suggestion des directions départementales des affaires sanitaires et
sociales (Ddass) de la Drôme, du Gard et du Vaucluse. Trois départements, avec
lArdèche, à la frontière desquels est localisé le site du Tricastin, réputé le
plus nucléarisé au monde [2].
Ce nest pas la première fois que lon suspecte les installations
nucléaires dêtre, par leurs inévitables rejets radioactifs autorisés dans
lair ou leau, à lorigine de cancers. Même si plusieurs
études nont rien révélé de significatif, comme le recensement des leucémies
infantiles mené par lInserm entre 1990 et 1998 autour des 29 sites nucléaires
français, quelques enquêtes ont jeté le trouble : . autour du complexe nucléaire
britannique de Windscale-Sellafield, on a relevé, depuis 1984, des cancers de
lenfant dépassant de beaucoup en nombre (jusquà dix fois) ceux que lon
pouvait attendre en moyenne.
. En France, lépidémiologiste François Viel, par une étude qui a fait couler
beaucoup dencre dans les années 1990, montrait une incidence de leucémies
infantiles près de trois fois supérieure à la moyenne au voisinage du centre de
retraitement des déchets radioactifs de La Hague (Manche).
. Plus récemment, en décembre dernier, une étude présentée par lOffice
fédéral allemand de protection contre les rayonnements concluait à une « augmentation
significative » du risque de leucémie (plus de deux fois supérieur à la moyenne
nationale) pour les enfants vivant à proximité des centrales nucléaires du pays.
Cest le genre de résultat qui déclenche immédiatement une polémique : comme il
ne sagit, dans labsolu, que dun petit nombre de cas (de quelques unités
à quelques dizaines), il est difficile dinterpréter ces études « positives ».
Est-ce la conséquence dune exposition aux rayonnements, comme le redoutent les
écologistes ? Les défenseurs du nucléaire leur opposent que les doses sont très
faibles, et quil peut sagit de « hasards statistiques ».
Cest le coeur du débat actuellement en cours au Tricastin. À la suite du rapport
des commissaires enquêteurs, la Commission locale dinformation du Tricastin
(Cigeet) [3], saisie par la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna),
vote à lunanimité, le 21 mars 2007, le principe dune enquête
dévaluation des cancers autour du site. Ce qui nécessite la définition dun
cahier des charges, confiée à un groupe dexperts, avant le lancement dun
appel doffres.
Mais, le 19 décembre dernier, à loccasion de la dernière réunion de la
Cigeet, petit coup de théâtre : à la demande de la Direction régionale de
lindustrie, de la recherche et de lenvironnement (Drire) de la Drôme, Areva a
fait circuler un ancien rapport (élaboré par lInstitut national de
lenvironnement et des risques, Ineris) concluant à labsence de nocivité des
rejets. « Cest le préfet lui-même qui la présenté, expliquant quil
avait provoqué le renoncement des Ddass au projet de lenquête cancer, proteste
Jean-Pierre Morichaud, qui représente la Frapna au sein de la Cigeet. De quel droit les
représentants de lÉtat, volant au secours dAreva, se permettent-ils
daller consulter à nouveau les acteurs, dans le but de remettre en cause les
conclusions des commissaires enquêteurs ? » [4]
Le groupe dexperts chargé de définir le cahier des charges de lenquête se
trouve donc aujourdhui en présence de la proposition initiale (soutenue par la
Frapna), approche sanitaire consistant en un relevé des cas de cancers autour du site
(distance, âge, sexe, type de cancer, etc.), et, désormais, de celle de la Drire et
dAreva, concurrente, qui entend orienter lenquête vers un simple inventaire
des rejets radioactifs et de lexposition des populations. Celle-ci a toutes les
chances de conclure à labsence de risque, puisque le modèle sanitaire
dimpact des émissions radioactives officielles reste fondé sur des expositions
fortes et brèves, du type accidentel. Alors que le contact prolongé avec des émissions
faibles (ce qui est probablement le cas au Tricastin) est mal connu doù
lintérêt dune investigation des cas de cancers.
La Cigeet doit se réunir à nouveau en mai prochain, au plus tard. Et devra
impérativement trancher sur la méthode. « À défaut, la production duranium
enrichi par la nouvelle usine commencerait avant même que nous disposions des résultats
de lenquête », sinquiète Jean-Pierre Morichaud.
Areva peut-il permettre des entraves à son calendrier de marche ? Linvestissement
trois milliards deuros [5] est présenté comme une clé de sa politique de
développement. Le géant mondial du nucléaire, qui détient 25 % des capacités
mondiales denrichissement, nentend pas se laisser déposséder dune
miette de ses parts de marché.
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[1] Permettant un suivi exhaustif et continu de cette pathologie. Il nen existe
actuellement que dans environ 20% des départements.
[2] Outre lusine denrichissement duranium, sont implantées sur
600hectares une centrale nucléaire et diverses unités dAreva ou du Commissariat à
lénergie atomique (CEA), employant au total 6000personnes.
[3] Ces commissions mixtes (exploitants, pouvoirs publics, associations), présidées par
un représentant du conseil général, sont au nombre de 30 en France, autour des sites
nucléaires. Inscrites dans la loi de juillet 2006 sur la transparence nucléaire, elles
viennent de voir préciser, par un décret du 14 mars 2008, leur composition précise
ainsi que leur autonomie financière (pour lancer des études, notamment).
[4] En 2004, déjà, la Commission nationale du débat public (CNDP) avait confié à
Areva lorganisation du débat public sur Georges BesseII (le premier concernant un
projet industriel nucléaire en France).
[5] (Cest lune des quatre chantiers majeurs du nucléaire actuellement, avec
les réacteurs EPR (Flamanville) et Iter (Cadarache), ainsi que le centre
denfouissement des déchets radioactifs de Bure (Meuse). |