| Neuf
mille kilomètres ! Telle est la distance cumulée que parcourent en moyenne une dose de
lait, des fruits et des matières plastiques avant d'être transformés en pot de yaourt
et atterrir dans votre réfrigérateur. En trente ans, le fret maritime mondial a triplé
tandis que le transport routier en France a bondi de 43 % en moins de quinze ans. La
mondialisation des échanges est telle que le commerce international représente
l'équivalent du tiers de la production mondiale. Le commerce maritime mondial est
passé de 2,5 milliards de tonnes transportées en 1970 à 6,1 milliards en 2003.
La flotte de conteneurs est passée en cinq ans de 2 600 à 3 500. Ce chiffre devrait
dépasser les 4 000 en 2008.
Les émissions de CO2 des transports routiers en France se sont multipliées par 6,4
entre 1960 et 2000.
Pourrons nous tenir ce rythme ces trente prochaines années ? Peu probable. Ces
périples, extrêmement gourmands en carburant, ne sont possibles que parce que le coût
du transport n'est que faiblement répercuté dans le prix final du pot de yaourt, par
exemple. Le renchérissement annoncé du prix du pétrole, du fait de l'épuisement des
réserves, et le réchauffement climatique lié aux émissions de CO2 vont, selon les
experts, nous obliger à remettre à plat dans les trente ou quarante prochaines années
les flux mondiaux de marchandises.
Dans un scénario où le prix du baril passe de 70 à 180 dollars, comme l'envisage le
Conseil général des ponts et chaussées dans un rapport sur les transports à l'horizon
2050, la donne logistique risque d'être profondément modifiée. Le gazole représente 20
% des coûts pour une entreprise de transport, qui dégage une marge de 4 %. On voit que
si l'on touche à la variable prix du carburant, tout le modèle économique bascule.
"On ne paye pas l'énergie à son juste prix, analyse Thierry Raes, responsable du
pôle énergie et transports dans le cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers. C'est une
logique très perverse. Les dommages collatéraux - sociaux et environnementaux - de la
mondialisation ne sont que très partiellement pris en compte."
Les aberrations sont facilement décelables dans la vie de tous les jours. Les poires
en provenance d'Argentine peuvent être achetées par un distributeur moins cher que
celles produites dans l'Union européenne. Les fraises chinoises sont devenues
ultra-compétitives, alors que pour être vendues en France elles réclament vingt fois
plus d'équivalent pétrole que la fraise du Périgord. "Entre un quart et la moitié
du poids d'un jean est émis en CO2 du fait de la délocalisation de la production",
pointe Alain Morcheoine, directeur de l'agence pour l'environnement Ademe.
Ces aberrations sont d'autant moins tenables que la consommation énergétique mondiale
va, d'ici à 2025, augmenter de 60 % du fait notamment du rattrapage économique de la
Chine et de l'Inde. Si demain les Chinois achètent autant de voitures que les Européens,
leur consommation d'énergie serait de 1 milliard de tonnes équivalent pétrole par an,
soit autant que les Etats-Unis, le Japon et de l'Europe aujourd'hui.
Et si le modèle de développement de la planète, basé sur une mondialisation des
échanges, n'était pas inéluctable ? "Je ne crois pas à un retour en arrière,
explique M. Raes, mais il est clair qu'on ne s'est pas suffisamment interrogé ces
dernières années sur certains choix de société." Certains pronostiquent déjà
une rupture. "On va certainement vers l'accélération de la mondialisation
intellectuelle, qui va s'accompagner d'un coup de frein brutal de la circulation des
produits", tranche Hervé Naillon, fondateur de la société de marketing éthique,
Les Inventeurs. Cette hypothèse rejoint la thèse d'une future "économie
légère" dopée par les nouvelles technologies et défendue par Thierry Kazazian, de
l'agence de conseil en environnement O2 France.
Pour l'instant, les entreprises, focalisées sur le court terme, anticipent mal ce
bouleversement. Mais les experts en prospective esquissent déjà les contours des futurs
échanges mondiaux. "Durant les trente dernières années, on a clairement favorisé
les économies d'échelle, avec des usines de plus en plus grosses, capables de desservir
des zones de plus en plus vastes. Du fait de la contrainte énergétique, le mouvement
devrait être amené à s'inverser", estime Véronique Lamblin, directeur d'études
au groupe Futuribles.
Huit sèche-cheveux, grille-pain ou cafetières sur dix vendus dans le monde sont
produits en Chine. Ces logiques de spécialisation par zones de production sont-elles
tenables alors que le coût de l'énergie va exploser ? "Dans les vingt ou trente ans
qui viennent, les logiques de proximité vont reprendre le dessus", assure
Francis-Luc Perret, spécialiste de la logistique à l'Ecole polytechnique de Lausanne.
Michelin, leader mondial du pneumatique, n'est-il pas déjà dans cette logique avec le
procédé C3M ? L'entreprise a développé des "micro-unités de production" de
la taille d'un petit camion, qui peuvent fabriquer en grande quantité des pneus partout
sur la planète. Plusieurs dizaines d'unités sont actuellement testées. "L'avenir
est à des organisations composées d'un bureau d'étude dans un pays et de multiples
unités de production basées à proximité des zones de consommation", imagine M.
Naillon. Une réorganisation nécessaire, mais pas suffisante pensent certains. Ce sont
les comportements mêmes des consommateurs, poussés à pouvoir acheter tout, tout de
suite, qu'il va falloir faire évoluer. "A-t-on forcément besoin de recevoir en 24
heures, en plein mois de janvier, un maillot de bain acheté par correspondance, se
demande M. Morcheoine. Aujourd'hui, on abuse du flux tendu. Le produit arrive le plus vite
possible, alors qu'on pourrait faire du "juste à temps", c'est-à-dire le faire
arriver à l'heure prévue."
Sans doute faudra-t-il aller plus loin en inventant des moyens de transport plus
légers, moins gourmands en carburant, fonctionnant avec des sources d'énergies
alternatives. La période actuelle est encore celle des défricheurs. Ainsi, dès 2007,
naviguera le premier cargo doté d'une aile volante de 160 m2, qui remplace le moteur en
rythme de croisière lorsqu'il y a du vent. Des prototypes de navires ou d'avions
fonctionnant à l'énergie solaire ont déjà navigué et volé.
L'hydroptère, ce navire ultrarapide dont la coque, à grande vitesse, s'élève
au-dessus de la surface de l'eau, veut battre d'ici quatre ans le record du tour du monde
à la voile en travaillant en collaboration avec l'Ecole polytechnique de Lausanne.
"Si on peut aller plus vite sur l'eau, le transport maritime peut être remis en
selle pour un certain nombre d'applications", estime Mme Lamblin. En 2002, un ancien
ingénieur du Centre national d'études spatiales a inventé l'"Aile volante épaisse
aérostatique", un dirigeable destiné au transport de charges de 500 tonnes.
Le système a fonctionné, mais faute de viabilité économique, il reste pour
l'instant remisé dans les cartons. A l'image des fous volants précurseurs de
l'aéronautique au début du XXe siècle, le transport mondial de 2050 s'inspira-t-il de
ces idées originales ?
Stéphane Lauer |