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Et je nécoute pas les journaux financiers, quoique les bulletins de la Bourse
soient notre prière quotidienne » (Blaise Cendrars, Le Panama, 1913-1914). Rien
néchappe à la litanie de la finance, ni les matières premières industrielles, ni
les produits de « première nécessité » . A côté du pétrole, du zinc et autres
métaux : le soja, le colza, le maïs, le riz, le blé (et même les carcasses de porc)
deviennent de nouveaux supports de produits financiers perdant toute substance, toute
teneur, ils sont du riz-papier ou du blé-papier, des écritures, pendant quune
partie du monde crie famine. |
| Rien
néchappe à la litanie de la finance, ni les matières premières industrielles, ni
les produits de « première nécessité » : à côté du pétrole, du zinc et autres
métaux, le soja, le colza, le maïs, le riz, le blé, et même les carcasses de porc sont
de nouveaux supports pour des produits financiers. Et ceci grâce au « miracle » des
produits dérivés et des contrats à terme : pour se couvrir contre les variations de
prix, ces contrats permettent de fixer aujourdhui le prix futur dun produit
physique (ou financier). Ils séchangent ensuite et permettent aux fonds
spéculatifs dinvestir et dencaisser les différences entre valeur
dachat et de vente, sans toutefois se faire livrer physiquement la marchandise.
Ainsi, la simple annonce inquiète de stocks mondiaux de riz très bas a ravi les
spéculateurs qui se sont jetés sur cette manne et ont contribué à faire augmenter le
cours du riz de 31% le 27 mars 2008 ! Les dérivés sur les matières premières sont en
effet la cible favorite des fonds spéculatifs depuis la crise des subprimes. En
janvier-février 2008, le volume des contrats à terme sur lensemble des matières
premières a augmenté de 65% à 70% sur la place de Londres par rapport à la même
période en 2007. Le riz, le blé, les produits agricoles, devenus produits financiers,
semblent ainsi perdre toute substance, toute teneur, ils sont du riz-papier ou du
blé-papier, des écritures, pendant quune partie du monde crie famine. Les valeurs
sont vidées de leur substance, de leur point fixe, ce qui importe, cest leur hausse
ou leur baisse, enregistrées dans les bourses, qui deviennent le pouls du monde tout en
sapant sa fondation. Pour rester arrimés au réel, il faut entendre linquiétude de
la directrice générale du Programme Alimentaire Mondial (PAM) devant la nécessité
dun rationnement de laide alimentaire. Les demandes en effet concernent
maintenant aussi des pays comme le Mexique ou lIndonésie, où les denrées
existent, mais sont trop chères pour une frange importante de la population. Il faut lire
aussi le dernier rapport de la FAO selon lequel, même si quelques progrès ont eu lieu en
Chine et en Inde, le nombre global des victimes de la faim et de la malnutrition augmente
encore.
Ainsi, la crise financière actuelle ne peut être réduite à un simple excès de la
finance, quil suffirait darraisonner, une fois la tourmente passée. Si dès
le début du siècle passé, le capital financier tend à devenir prépondérant par
rapport au capital industriel. avec le néolibéralisme, cest lensemble des
conditions de vie à léchelle du monde, y compris dans ce quelles ont de plus
élémentaire, qui sont passées sous la domination de la finance globale. Celle-ci permet
lannexion dans le processus capitaliste des domaines qui lui échappaient encore ou
qui lui avaient été soustraits par laction régulatrice des états. En ce sens, il
ny a aucune limite a priori à lextension du modèle boursier. Et ceci
dautant plus que dans le domaine des matières premières, la spéculation
financière se nourrit de la crise écologique. Lépuisement des ressources non
renouvelables et laugmentation forte de la demande en provenance des pays dits «
émergents », limpact de la crise climatique sur les productions agricoles,
lépuisement des sols, lutilisation des terres et des productions
céréalières pour la production dagrocarburants, sont autant de facteurs de
rareté et dincertitude qui peuvent alimenter la spéculation. En retour, la
transformation de ces ressources en produits financiers accélère le pillage de la
planète et la dégradation environnementale. Les limites écologiques à lexpansion
infinie du capital poussent les marchés à la hausse et laissent envisager la
possibilité de nouvelles bulles financières, permises actuellement par les interventions
des banques centrales qui cherchent à éviter leffondrement du système de crédit
et la récession en facilitant laccès aux liquidités.
Mais un nouveau palier est franchi. En effet, la crise des subprimes a déjà illustré
les limites et les contradictions dune croissance économique tirée par une
économie dendettement qui finit par laisser exsangues et insolvables les plus
pauvres. La hausse du prix des matières premières est porteuse de tendances
inflationnistes. Or la baisse des prix est aujourdhui, avec lendettement, le
moyen de maintenir en même temps des bas salaires et un potentiel de consommation à bas
prix. Face à ces contradictions, lourdes de menaces pour les sociétés et pour la
démocratie, seule notre capacité collective à retourner ce processus par
laffirmation de valeurs politiques stables, non sujettes aux fluctuations de la
bourse ou de laudimat, pourra nous prémunir de la barbarie. |