L'aspect de cette catastrophe écologique est déroutant. Aucun cadavre
d'abeille n'est retrouvé, et les ruches abandonnées sont vides d'occupants. On n'y
découvre même pas les parasites d'habitude si prompts à les réoccuper ensuite. Tout se
passe comme si les insectes quittaient leur habitat en masse pour une destination inconnue
sans
jamais y revenir. En France, où les apiculteurs se remettent à peine des ravages causés
par le tristement célèbre "Gaucho", un pesticide jadis répandu dans les
champs de maïs et de tournesol, les disparitions ont repris en force. Les pertes sont
estimées de 15 à 95 % selon les régions, tandis qu'en Espagne, dont les 2,3 millions de
ruches représentent le quart de la production européenne, la moitié est touchée.
La sirène d'alarme. Ce n'est pas une sonnette d'alarme mais une sirène
que les scientifiques actionnent
ou tentent d'actionner. Car 80 % des plantes
ont absolument besoin des abeilles pour être fécondées, et sans elles, il n'y a plus de
production de fruits ou de légumes possible. Rien qu'aux Etats-Unis, où le nombre de
ruches en "vie"
s'est effondré de 2,4 millions à 900 000, 90 plantes destinées à l'alimentation
humaine sont exclusivement pollinisées par les butineuses, ce qui représente une valeur
annuelle de 14 milliards de dollars.Les scientifiques, qui ont donné le nom de
"colony collapse disorder" à ce syndrome d'effondrement, tentent de trouver une
explication. Suivant le professeur Joe Cummins de l'université d'Ontario, "Des
indices suggèrent que des champignons parasites utilisés pour la lutte biologique, et
certains pesticides du groupe des néonicotinoïdes, interagissent entre eux et en
synergie pour provoquer la destruction des abeilles". Selon lui, les insectes sont
aussi directement ou indirectement victimes de l'efficacité sans cesse accrue des
nouvelles générations de pesticides, censées protéger la nature mais dont l'effet se
révèlerait particulièrement pernicieux. Il cite en exemple la pratique de plus en plus
courante qui consiste à enrober les semences d'insecticide de façon à éviter
l'épandage. Le produit est ainsi incorporé dans toute la plante, depuis les racines
jusqu'au pollen que les abeilles rapportent à la ruche en l'empoisonnant, ce qui explique
aussi l'absence d'insectes "squatteurs" dans les ruches abandonnées: ils ne
survivent pas.
Phénomène de cascade. L'emploi de ce type de pesticide à base
d'imidaclopride, très
contesté en France et aux Etats-Unis mais pourtant autorisé par l'Union Européenne,
attaque le système immunitaire des abeilles qui deviennent vulnérables aux parasites. La
preuve semble en être établie par la découverte d'une demi-douzaine de virus, microbes,
mais aussi de champignons parasites dans les quelques abeilles survivantes de quantité de
ruches agonisantes. Ce produit est distribué par Bayer sous plusieurs appellations :
Gaucho, Merit, Admire, Confidore, Hachikusan, Premise, Advantage entre autres.
L'origine de ces champignons parasites n'est pas un mystère, puisqu'ils sont
eux-mêmes incorporés dans certains pesticides chimiques pour combattre les criquets, la
pyrale du maïs et certaines teignes. Il s'agit là d'un véritable effet de cascade, des
agents infectieux destinés à combattre certains parasites profitant de la brèche
ouverte dans le système immunitaire des abeilles et ainsi changer de cible, avec pour
conséquence la destruction des cultures que ce produit était censé protéger.
Mais selon Joe Cummins, cet effet de cascade jouerait aussi entre ces champignons
parasites volontairement répandus et les biopesticides "naturellement" produits
par les plantes OGM. Il vient en effet de démontrer expérimentalement que les larves de
pyrale du maïs infectées par le champignon Nosema pyrausta sont 45 fois plus
sensibles aux infections que les larves saines, une constatation qui est à mettre en
parallèle avec l'effondrement du système immunitaire des abeilles. "Les autorités
chargées de la réglementation ont traité le déclin des abeilles avec une approche
étroite et bornée, en ignorant l'évidence selon laquelle les pesticides agissent en
synergie avec d'autres éléments dévastateurs", ajoute-t-il en guise de conclusion.
L'importance des abeilles dans l'écosystème est telle qu'il y a un demi-siècle déjà,
Albert Einstein avait estimé que si cet insecte venait à disparaître du globe,
l'espèce humaine disparaîtrait au bout de quatre années. La sirène d'alarme pourrait
se transformer en tocsin. |