Peut-on se
passer des pesticides ? Oui, et dans tous les domaines ! Une demarche d'autant plus
urgente que la France detient le triste record europeen de consommation de pesticides,
utilises a 90 % par l'agriculture. La France est egalement tres en retard en matiere
d'agriculture biologique : seuls 2 % de la surface agricole utile lui sont consacres.
Enfin, l'Hexagone est egalement lanterne rouge en matiere d'agriculture dite « integree
», premiere etape qui permet deja une reduction de 25 a 80 % de l'utilisation des
pesticides. Bref, en France les pesticides sont encore massivement utilises. Or le dossier
de L'Ecologiste montre en 32 pages que, dans tous les secteurs ou sont utilises les
pesticides, des alternatives viables et credibles existent.
Au jardin
ou en viticulture, en elevage ou au verger, à la maison ou en grandes cultures, pour la
production de semence ou de miel, pour les espaces verts ou la lutte contre le paludisme
on peut se passer des pesticides. Cest que que confirme le dossier du magazine
« L'Ecologiste » qui a fait appel a des spécialistes de chaque domaine pour
exposer clairement l'état actuel des alternatives. Agriculteurs biologiques bien sur,
chercheurs de l'INRA, du CNRS, de l'université, associatifs, ingénieurs agronomes. Et
pour promouvoir toutes les alternatives, on découvrira dans le magazine la présentation
de la « Semaine pour les alternatives aux pesticide »s organisée du 20 au 31
mars 2007 par une centaine d'associations coordonnées par le MDRGF (http://www.mdrgf.org),
association avec laquelle le dossier de « L'Ecologiste » a été réalisé. A
lire également dans ce numéro : Une analyse des propositions de Nicolas Hulot,
l'histoire de la première multinationale, les bienfaits de l'allaitement, la genèse des
« Amis de la Terre » racontée par l'un de ses fondateurs, le micro-crédit
mérite-t-il un prix Nobel ?... et les rubriques habituelles !
L'Ecologiste
n. 21 - Dossier : un monde sans pesticides . Trimestriel, en kiosque jusqu'a fin mars 2007
ou sur commande, 6 euros . Redaction : 25, rue de Fecamp 75012 Paris. Fax 01 43 47 03 38 .
Abonnements, commande numeros et livres : 18-24 quai de la Marne 75164 Paris Cedex 19 .
Courriel : contact@ecologiste.org Sommaires complets + librairie sur Site Internet : http://www.ecologiste.org
. Directeur de publication : Teddy Goldsmith. Redacteur en chef : Thierry Jaccaud
Le cancer des pesticides
LEXPRESS, 5 janvier 2007
La justice vient de reconnaître que certains produits utilises par les
agriculteurs sont cancérogènes. Le résultat d'une longue bataille menée par un couple
vosgien
Qui aurait parie qu'une femme d'agriculteur parviendrait, de la petite
ville vosgienne de Rambervillers, a percer l'un des secrets industriels les mieux gardes,
celui de la composition des pesticides de grandes marques? Personne, tant les
multinationales du secteur avaient verrouille, jusqu'ici, l'acces a ces informations
concurrentielles. Mais Catherine Marchal a puise une energie hors du commun dans le
sentiment d'injustice qui l'habite depuis 2003.
Maladies professionnelles
En dehors du cas de Dominique Marchal, expose dans notre article
ci-contre, deux autres decisions positives ont ete rendues recemment concernant des
agriculteurs exposes aux pesticides. Cancer du pancreas. Le comite regional de
reconnaissance des maladies professionnelles de Midi-Pyrenees a emis un avis favorable
dans le cas de Michel Peres. Cet exploitant du Castera (Haute-Garonne) est decede en 2004
d'un cancer du pancreas, a l'age de 57 ans. Ses filles, Nathalie et Laurence, ont appris
la decision par un courrier de l'assureur, date du 15 mai 2006. Elles ont obtenu le
paiement des indemnites journalieres dues a leur pere, le remboursement des frais
d'obseques et le versement du capital-deces. Maladie de Parkinson. A Bourges, c'est un
ouvrier agricole, Gilbert V., qui a obtenu la reconnaissance du caractere professionnel de
sa maladie de Parkinson, une premiere pour cette pathologie. La decision a ete rendue le
12 mai 2006 par le tribunal des affaires de securite sociale.
Cette annee-la, la Mutualite sociale agricole (MSA) refute l'origine
professionnelle de la maladie de son mari, Dominique. A 49 ans, l'exploitant souffre d'un
syndrome myeloproliferatif - une multiplication anormale des plaquettes sanguines -
susceptible de se transformer en leucemie aigue. Cette pathologie est repertoriee de
longue date chez les employes des raffineries exposes au benzene, un derive du petrole.
Alors Catherine Marchal s'interroge: certains des pesticides utilises durant vingt-cinq
ans par Dominique - pres de 250 en tout - contenaient-ils du benzene?
Les fabricants connaissent la reponse, bien sur, ainsi que le ministere
de l'Agriculture, charge d'homologuer leurs produits. Pourtant, les epoux Marchal n'ont
reussi a obtenir l'information qu'au terme d'une longue procedure judiciaire. Le president
du tribunal des affaires de securite sociale des Vosges s'est finalement resolu a ordonner
l'analyse des bidons stockes dans une batisse de l'exploitation. Resultat de l'expertise?
La substance cancerogene est retrouvee dans plusieurs echantillons. Dans leur decision du
18 septembre 2006, qui n'est plus susceptible d'appel, les juges d'Epinal ont donc classe
le cas de Dominique Marchal en maladie professionnelle. Une victoire inesperee qui
souligne, du meme coup, la grande solitude des agriculteurs obliges d'enqueter eux-memes
sur les causes de leur cancer.
Ils sont peu nombreux a se lancer sur ce parcours du combattant. Encore
moins a obtenir, a l'arrivee, le sesame etablissant que leur pathologie est bien liee a
leur activite. Pourtant, la litterature scientifique abonde a ce sujet. Des etudes
internationales revelent au sein de la population des cultivateurs un taux anormalement
eleve de leucemies, de tumeurs cerebrales, de cancers des ganglions et de la prostate.
Mais, rapporte a un seul individu, le lien de cause à effet est delicat a prouver. Du
coup, la plupart des agriculteurs tombent dans les oubliettes du systeme d'evaluation du
caractere professionnel des maladies. Celui-ci passe de toute facon a cote de la moitie
des cas de cancer - au moins - tous metiers confondus. "3 000 dossiers se
soldent par une reconnaissance chaque annee, alors que le nombre de malades est estime
entre 6 000 et 24 000", rappelle le Dr Pierre Lebailly, chercheur au centre
Francois-Baclesse, a Caen.
Le benzene, suspect numero 1
Le benzene menace-t-il la sante des pompistes ou meme celle des
citadins? La question, non tranchee, revient regulierement sur le tapis. Car cette
substance, classee cancerogene par l'Union europeenne, est presente dans l'essence et, par
consequent, dans les gaz d'echappement des voitures et des deux-roues. A Paris, par
exemple, le taux de benzene dans l'air depasse les normes de dangerosite sur plusieurs
grands axes, selon le rapport d'activite d'Airparif. La reglementation limite la teneur a
1% dans les carburants et a 0,1% dans les solvants. Mais les scientifiques ne peuvent pas
garantir que cette norme protege suffisamment les citoyens. "Il n'est pas possible de
determiner experimentalement les doses de benzene ne produisant pas d'effet
cancerogene", indique l'Institut national de recherche et de securite (INRS).
Il s'en est fallu de peu que Dominique Marchal ne figure parmi les
laisses-pour-compte du dispositif. Ce scenario fait encore fremir Catherine, convaincue
que son mari donne trop a l'exploitation. Dans le salon ou ils se tiennent cote a cote,
elle clot la discussion. "Tu es trop consciencieux, dit cette petite femme a lunettes
dorees, qui ne hausse jamais le ton. Les week-ends, tu vas encore dans les champs."
Employee de bureau dans la zone d'activite locale, elle s'est attaquee a l'omerta imposee
par l'industrie des pesticides exactement comme elle epluche la comptabilite pour son
patron. Methodique. Opiniatre. Revenant, encore et toujours, sur la question clef du
benzene.
Le premier expert charge du dossier Marchal, en 2003, avait pourtant
rendu un avis sans appel sur ce point. Le Dr Francois Testud ecrivait que "les
hydrocarbures petroliers utilises pour mettre en solution certaines matieres actives
[NDLR: dans les pesticides] sont exempts de benzene depuis le milieu des annees
1970". Aujourd'hui, le toxicologue refuse de reconnaitre son erreur. "Il s'agit
d'une imprecision, argumente-t-il. J'aurais du indiquer que le benzene n'etait pas present
dans des proportions comportant un risque pour la sante." Pour lui, le debat sur
l'effet des faibles doses n'a pas lieu d'etre.
Les produits suspects dans des pots a confiture
A l'epoque, la parole de l'expert n'avait ete contestee par personne.
Sauf par Catherine, qui avait sollicite le senateur des Vosges et president du Senat,
Christian Poncelet. Lequel s'etait adresse a l'Institut national de la recherche
agronomique. Dans son courrier du 28 janvier 2005, la presidente, Marion Guillou, repond a
l'elu que "la composition integrale des produits phytosanitaires est soumise au
secret industriel".L'avocate du couple, Me Marie-Jose Chaumont, emet alors l'idee de
se tourner vers un laboratoire independant. Et c'est Catherine Marchal, equipee de gants a
vaisselle, qui transvase les produits suspects dans des pots a confiture avant de les
porter a la societe Chem Tox, dans la banlieue de Strasbourg. Les resultats, rendus en
septembre 2005, se revelent decisifs. Aujourd'hui, les fabricants eux-memes les
corroborent. L'Express s'est procure le rapport d'expertise et l'a soumis a l'Union des
industriels de la protection des plantes. "Les sept marques nommees contiennent le
meme solvant, le Solvesso, ou l'on retrouve du benzene dans une infime proportion,
inferieure au seuil reglementaire", affirme le directeur de ce syndicat
professionnel, Jean-Charles Bocquet.
D'autres malades ont maintenant l'intention de suivre l'exemple des epoux
Marchal pour contourner le secret industriel. Mais Jean-Charles Bocquet a mieux a leur
proposer: "Si un agriculteur recherche un composant precis et nous envoie la liste
des produits qu'il utilise, nous lui repondrons." Parole d'honneur?
Estelle Saget |