Dix-neuf
scientifiques, réunis par David Servan-Schreiber (*), éminent spécialiste de la lutte
contre le cancer, lancent un appel afin de sensibiliser l'opinion publique sur les risques
que pourrait faire courir l'utilisation du téléphone portable sur le cerveau. Notamment
sur les sujets les plus jeunes. Le JDD se fait l'écho de cet appel et analyse un
phénomène qui inquiète.
Pourquoi cet appel?
Ces dix-neuf scientifiques, pour la plupart cancérologues, rassemblés par David
Servan-Schreiber, auteur d'Anticancer (Robert Laffont), pensent que le risque est trop
fort pour être couru. "Nous sommes aujourd'hui dans la même situation qu'il y a
cinquante ans pour l'amiante et le tabac, note Thierry Bouillet, cancérologue à
l'hôpital Avicenne de Bobigny, signataire de l'appel. Soit on ne fait rien, et on accepte
un risque, soit on admet qu'il y a un faisceau d'arguments scientifiques
inquiétants." Les signataires de l'appel parmi lesquels on compte le professeur
Henri Pujol, président de la Ligue nationale contre le cancer, tiennent à insister sur
les risques chez les jeunes, plus sensibles à la pénétration des ondes.
Dans leur liste de dix précautions à prendre, "basiques" selon eux mais tout
de même radicales, ils vont jusqu'à demander aux parents d'enfants de moins de 12 ans
d'interdire tout accès aux portables à leur progéniture, sauf en cas d'urgence. Le
noyau dur des cancérologues rassemblés pour cet appel connaît le psychiatre David
Servan-Schreiber depuis la sortie d'Anticancer (*). "Il nous avait réunis pour nous
présenter son travail, poursuit Thierry Bouillet. Pour ne pas qu'on le détruise dans la
presse sans savoir ce qu'il en était. On partait tous avec un mauvais préjugé, c'est
quelqu'un de très controversé. Mais nous avons été conquis." Dès aujourd'hui, on
peut retrouver sur www.guerir.fr, le site de David Servan-Schreiber, un comparatif du
niveau des ondes électromagnétiques émises par les différents modèles de portables.
Quels sont les dangers?
Les scientifiques s'accordent sur deux choses: il n'y a pas de preuve formelle de la
nocivité du portable, mais un risque existe qu'il favorise l'apparition de cancers en cas
d'exposition à long terme. On constate en revanche des divergences profondes entre
chercheurs sur le niveau de ce risque, qualifié de "faible" par le ministère
de la Santé. Une étude suédoise montre que le risque d'avoir une tumeur cancéreuse du
côté où l'on téléphone est multiplié par deux au bout de dix ans. Le rapport
américain BioInitiave ajoute qu'il y a également un risque significatif d'augmentation
des leucémies infantiles et des troubles neurologiques (dont l'Alzheimer). Des résultats
contestés par les partisans du risque faible, qui les estiment pas assez rigoureuses.
Les chercheurs comptent sur Interphone, la première étude épidémiologique de grande
ampleur menée dans 13 pays. Son volet français a déjà conclu qu'il y a "une
tendance générale à un risque accru de gliomes (tumeurs cancéreuses) chez les gros
utilisateurs", mais précise que les ces résultats ne sont "pas statistiquement
significatifs". Les résultats définitifs, attendus cette année, devraient
permettre d'y voir plus clair.
Les lobbies influencent-ils les chercheurs?
"L'influence des industriels est très forte, comme on l'a déjà constaté pour
l'amiante", estime Etienne Cendrier, porte-parole de l'association Robins des toits.
Il cite dans son livre (**) le compte-rendu d'une réunion de 1994 de la Fédération des
industries électriques, électroniques et de communication, dont l'objectif était
d'organiser un lobbying européen pour s'opposer aux "rumeurs dommageables sur le
plan commercial".
En France, le travail de l'Afsset, l'agence publique qui a réalisé les deux derniers
rapports officiels sur le sujet, a été désavoué par ses ministères de tutelle. Quatre
des dix experts du rapport de 2005 avaient des liens directs ou indirects avec des
opérateurs, tandis que des experts du rapport de 2003 avaient plaidé pour le faible
danger du mobile dans un supplément publicitaire d'Impact Medecine financé par France
Télécom. "Le fonds de nos rapport n'a pas été remis en cause",
réplique-t-on à l'Afsset.
Les militants associatifs recensent plusieurs cas de chercheurs écartés ou privés de
crédits. Ainsi Gérard Ledoigt, chercheur en biologie à l'université de
Clermont-Ferrand, découvre en 2006 que les gênes des plants de tomates interprètent les
ondes du mobile comme une agression. Un an plus tard, il apprend que son labo est
démantelé, avant d'être désavoué par son université pour des propos qu'il n'a pas
tenus. "J'ignore pourquoi, mais on m'a de facto empêché de travailler sur le
sujet", indique-t-il. L'université rétorque que ses recherches se poursuivent dans
un autre labo, avec un financement de la fondation Santé et radiofréquences, dont
Gérard Ledoigt fait partie.
Cette structure créée en 2006 irrigue l'essentiel de la recherche française sur le
sujet. Elle est dans le collimateur des associations car elle est financée à parité par
l'Etat et les industriels. "Nous ne sommes pas représentés à son conseil
scientifique, qui travaille en toute indépendance", indique-t-on à l'Association
française des opérateurs mobiles (Afom). "C'est vrai, mais je suis un des rares
membres du conseil qui pense que le téléphone portable peut avoir un effet sur les
cellules", ajoute Gérard Ledoigt.
La prudence des assureurs
Dans un rapport de 2006, la société de bourse CA Cheuvreux estimait que les opérateurs
devaient mieux informer leurs clients des risques potentiels afin de minimiser l'impact
financier lié à d'éventuels procès. Les assureurs se montrent également très
prudents. A l'image d'Axa, la plupart d'entre-eux ont exclu de leurs contrats destinés
aux particuliers et aux entreprises les risques potentiels liés aux ondes
électromagnétiques. Les assureurs redoutent ce "risque non maîtrisé et qui
pourrait dériver en futurs sinistres sériels", confirme le réassureur Paris Re.
Le réassureur allemand Munich Re refuse pour sa part de couvrir les risques liés à
l'électromagnétisme pour les fabricants de portables et d'antennes relais. Les
opérateurs français semblent toutefois avoir trouvé des assureurs prêts à les
couvrir. "Les opérateurs ont une assurance responsabilité civile qui inclut les
risques éventuels liés aux champs électromagnétiques", indique-t-on à l'Afom.
(*) Voici la liste des vingt signataires de l'appel
Dr Bernard Asselain, chef du service de biostatistiques du cancer, Institut Curie
Pr Franco Berrino, directeur du département de médecine préventive et prédictive de
l'Institut national du cancer, Milan, Italie
Dr Thierry Bouillet, cancérologue, directeur de l'Institut de radiothérapie, hôpital
Avicenne, Bobigny
Pr Christian Chenal, professeur émérite de cancérologie et ancien responsable de
recherche CNRS "Radiations, Environnement, Adaptation"
Pr Jan Willem Coebergh, cancérologue, département de santé publique, université de
Rotterdam, Pays-Bas
Dr Yvan Coscas, cancérologue, chef du service de radiothérapie, hôpital de
Poissy-Saint-Germain
Pr Jean-Marc Cosset, chef de département honoraire d'oncologie-radiothérapie de
l'Institut Curie
Pr Devra Lee Davis, chef du département de cancérologie environnementale, université de
Pittsburgh, Etats-Unis
Dr Michel Hery, cancérologue, chef du département de radiothérapie, hôpital
Princesse-Grace, Monaco
Pr Lucien Israël, professeur émérite de cancérologie, université Paris-XIII, membre
de l'Institut
Jacques Marilleau, ingénieur, ancien physicien au Commissariat à l'énergie atomique et
au CNRS Orsay
Dr Jean-Loup Mouysset, cancérologue, président de l'association Ressource
Dr Philippe Presles, président de l'Institut Moncey de prévention santé, Paris
Pr Henri Pujol, cancérologue, ancien président de la Ligue nationale contre le cancer
Joël de Rosnay, docteur ès sciences
Dr Annie Sasco, directrice de l'équipe d'épidémiologie pour la prévention du
cancer-Inserm, université Bordeaux-II
Dr Simone Saez, ancien chef de service du Centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard,
Lyon
Dr David Servan-Schreiber, professeur clinique de psychiatrie, université de Pittsburgh
Dr Pierre Souvet, cardiologue, président de l'association Santé Environnement Provence
Dr Jacques Vilcoq, cancérologue, clinique Hartmann, Neuilly-sur-Seine
(**) Et si la téléphonie mobile devenait un scandale sanitaire?, Editions du Rocher |