L'expulsion des Roms qui habitaient
sur le parking de la gare de Massy-Palaiseau était prévue pour le 16 septembre. La
préfecture, pudique, a-t-elle voulu attendre la fin du premier sommet européen sur les
Roms pour déclencher son opération ? Toujours est-il que l'expulsion a lieu le
lendemain, le 17 septembre 2008.
Le commandant de la police de Palaiseau avait annoncé aux Roms qui manifestaient le 15
septembre devant la sous-préfecture que le lendemain il les mettraient dans le train. «
Pour aller où ? », lui demandaient les habitants du parking. L'officier de police leur
rétorqua que cette question n'était pas de son ressort. Les ordres étaient formels, il
devait les faire déguerpir du secteur. « Pour aller où ? », insistaient les Roms. A
Bobigny, leur proposa le commandant, comme s'il faisait un bon mot.

Déjà des baraques rasées au bulldozer
Le 17 septembre, la police a encerclé le camp. La préfecture avait envoyé des agents de
la DDASS chargés de recenser ceux qui pouvaient prétendre à un hébergement d'urgence.
La DDASS, qui n'avait jamais mis le pied par ici pour s'inquiéter de la situation
sanitaire, improvisa et cafouilla.

Quelques familles, avec des femmes enceintes et des enfants de moins d'un an, furent
hébergés pour quelques jours. Dans une semaine, ils iront rejoindre d'autres camps
déjà formés. En attendant, un minicar les amène par petits groupes à la maison des
solidarités de Palaiseau, qui jusqu'ici a refusé d'écouter une quelconque doléance
concernant les habitants du parking de la gare RER.
Les familles qui n'avaient pas d'hébergement, de loin les plus nombreuses, étaient
retenues au bout du parking, encerclées par les CRS et les policiers. Sur le parking, le
bulldozer avait déjà rasé les quelques baraques qui avaient été construites
récemment et commencé à nettoyer le terrain. Les CRS formaient maintenant un cordon
jusqu'à la passerelle de la gare de Massy-Palaiseau.

« A la gare », cria le commandant de police. Les habitants du parking, chargés de
sacs et de valises, se mirent lentement en route. Des enfants criaient, des hommes
chantaient. Au pied de la passerelle, avant d'entrer dans la gare, il y a eu un arrêt. Un
refus d'avancer. Des hommes criaient leur indignation d'être ainsi traités, humiliés.
Je me souviens que j'ai dit à un CRS :
« Des policiers, des gens avec des valises et une gare, ça vous rappelle rien ? »
« A la gare », répétait inlassablement le commandant de police. Puisque deux familles
devaient être prises en charge à Corbeil par le 115 et qu'une majorité d'habitants du
parking avait décidé de s'y rendre pour tenter d'être hébergés, le commandant en
profita pour obliger les Tziganes à prendre le train pour Corbeil-Essonnes et ainsi à
déguerpir du coin. Tout le monde se retrouva sur le quai du RER C à destination de
Corbeil, via Juvisy.

Sur le quai, avec, en fond, cette passerelle en travaux qui ressemble étrangement à
un mirador, les images étaient chargées de symboles (les Tsiganes ont été exterminés
par les Nazis. L'Etat français, qui a reconnu sa responsabilité dans la Shoah, continue
de l'éluder pour ce qui est du Samudaripen, le génocide des Tsiganes.).
Des femmes donnant le sein à leur bébé, assises sur des valises, des enfants qui
n'avaient que les sacs et les baluchons pour jouer, des familles entières sur un quai de
gare encerclées par la police qui les obligea à monter dans un train. Le RER qui rentra
en gare était bleu, blanc, rouge et assorti aux uniformes des policiers qui veillaient à
ce que personne ne rate le train.

Le convoi partit de la gare RER C de Massy Palaiseau. A la première station, à
Longjumeau, des gens ont voulu descendre du train. Aussitôt, des policiers, ont sauté du
train pour les en empêcher. A la correspondance de Juvisy, un groupe qui avait réussi à
sortir de la gare a été rattrapé, empêché de monter dans un bus et remis dans le
train pour Corbeil.
Une soixantaine d'hommes, de femmes et d'enfants, chargés de sacs et de valises,
encadrés par des policiers et guidés par des agents de la SNCF, en plein jour, cela
n'émouvait pas grand monde. L'illégalité était là, évidente. Plusieurs fois, je l'ai
dit à des policiers ou à des agents de la SNCF. Je l'ai dit à des policiers qui
patrouillaient dans le train et qui disaient n'avoir rien à voir avec l'opération.

Ils m'ont dit que j'avais raison, que c'était illégal, qu'ils ne voulaient pas être
filmés et ils ont fermé la porte du wagon. Je l'ai signalé à un agent zélé de la
SNCF qui m'a dit qu'il rendait service. Je lui ai répété qu'il participait à une
opération illégale, il m'a dit qu'il obéissait aux ordres.
Tout le monde disait obéir aux ordres. Les policiers, les agents de la SNCF. Les ordres
venaient, paraît-il, de la préfecture. La police qui avait ordre d'expulser avait-elle
ordre d'obliger les Roms à prendre le train ? Depuis quand la SNCF offre-t-elle ses
trains et le service de ses agents aux forces de l'ordre ? Jusqu'où cette collaboration
est-elle légale ?

Aucune question, aucune compassion
J'ai vu une jeune journaliste qui travaille pour un quotidien voir ce que j'ai vu au
départ de la gare de Massy Palaiseau et ne rien dire dans son article sur l'ignominie à
laquelle elle a assisté.
A part quelques rares passants, je n'ai entendu aucune question, aucune compassion. Pas un
cri de solidarité. J'ai vu des regards hostiles mais surtout la plupart des voyageurs ne
semblent pas touchés par ces images. Les Roms de Roumanie sont les étrangers de tout le
monde. Les regards se détournent. Les voyageurs qui descendent s'empressent de descendre,
ceux qui montent évitent les wagons où s'entassent les Tziganes.
Une fois tous les bagages trimballés pour aller devant le 115 (Croix-Rouge) de l'Essonne,
seule une famille sur les trois prévues a pu obtenir un hébergement. Pour les autres,
rien. La mairie de Corbeil a envoyé un camion avec trois employés municipaux. Ils ont
déchargé des barrières de protection et puis s'en sont allés. La police est passée,
le gradé a déclaré « tout est plein dans le coin » et, ne constatant pas de trouble
à l'ordre public, s'en est allé. La police municipale de Corbeil, après avoir escorté
le cortège de la gare à la Croix-Rouge, observa la situation puis s'en alla.
Deux types, avec un look très passe-partout, se présentant d'emblée comme deux agents
des Renseignement généraux (j'ai pas retenu le nouveau nom du service), ont vite vu
qu'il n'y avait pas grand chose à pêcher et s'en allèrent. La Croix-Rouge a offert une
espèce de repas
Un premier groupe se mit en route vers la gare. Une heure plus tard, le dernier groupe qui
quitta les lieux -malgré l'assurance de la police qui annonça qu'ils pouvaient
s'installer dans le secteur pour la nuit- fut empêché de descendre à toutes les gares
jusqu'à la gare du Nord, ultime destination où ils ont enfin pu dormir, dehors,
allongés sur les tentes qu'ils ne pouvaient pas déployer pour la nuit
|