| Évoquant les résultats des programmes dinfluence des
États-unis, lors dune cérémonie officielle le 25 octobre 2007, Karen Hugues,
sous-secrétaire dÉtat chargée de la Diplomatie publique [propagande] et des
Affaires publiques [relations publiques], a déclaré : « Plus de 130 participants [à
nos programmes depuis 1945] sont devenus les leaders de leurs pays, y compris
lactuel Premier ministre de Grande-Bretagne [Gordon Brown], le président de France
[Nicolas Sarkozy] et le président de Turquie [Abdullah Gül] ». Si la biographie de M.
Brown est connue, cest la première fois quun officiel états-unien reconnaît
que MM. Sarkozy et Gül ont été formés par le département dÉtat, ce que les
intéressés ont toujours cherché à masquer.
Pour le gaulliste Jean-Paul Bled*, il sagit là dune trahison irresponsable
de lidée française. Cest en évoquant des « valeurs communes » jamais
définies (la torture à Guantanamo ou le colonialisme en Irak ?) que le gouvernment de
Nicolas Sarkozy aligne la France sur les États-Unis.
"Il y eut dabord les vacances états-uniennes de Nicolas Sarkozy, puis le
déplacement de Bernard Kouchner à Bagdad. Fin août, le Président de la République
menaçait lIran de la guerre, si Téhéran ne se soumettait pas à la volonté des
Occidentaux. Dimanche dernier, enfin, le ministre des Affaires étrangères vient
denfoncer le clou, en prévenant les Français de se préparer au pire,
cest-à-dire à la guerre. En un mois, la politique de la France a basculé.
On connaissait la fascination exercée par les États-Unis sur Nicolas Sarkozy. Celle-ci
lavait amené à perdre toute mesure, pour ne pas dire toute décence, quand il
navait pas craint, lautomne dernier, de dénoncer, à New York «
larrogance » de la politique française. De quelle « arrogance » pouvait-il
sagir, sinon de lindépendance marqué par la France dans la crise irakienne ?
Par la suite, il avait expliqué navoir jamais approuvé linvasion de
lIrak. Ce qui est vrai. Mais il est tout aussi vrai quil ne la jamais
condamné. Et si un doute était encore permis, la nomination de Bernard Kouchner à la
tête de la diplomatie française a achevé de le lever. Le choix présidentiel sest
ainsi porté sur un des rares hommes politiques français à avoir applaudi à
lintervention anglo-saxonne.
Les vacances états-uniennes de Nicolas Sarkozy ont bientôt lancé un autre signal
inquiétant. Si encore il avait choisi les Rocheuses ou la Floride pour lieu de
villégiature ! Mais il sest retrouvé à une heure de route de la résidence
dété des Bush. On se tromperait à ny voir quune banale coïncidence.
Cette proximité a permis une rencontre des deux présidents. On nimagine pas
quil ny fut question des hot dogs.
Fort étrangement, quelques jours plus tard, Bernard Kouchner senvolait pour Bagdad.
Quon nous comprenne bien ! Le dialogue franco-américain est nécessaire.
Dautre part, un tel voyage nest pas en soi condamnable. Une politique est
affaire de circonstances. À ce titre, elle peut donc évoluer. Mais ici ce nest pas
de pragmatisme quil sagit.
Bernard Kouchner na en rien cherché à se démarquer de la politique US. Au lieu
de cela, avec une joie non dissimulée, il a martelé que la politique de la France a
changé.
Une telle précipitation est une faute. Alors quaprès le départ de Tony Blair,
les Britanniques prennent leurs distances par rapport à une politique désastreuse,
cest le moment choisi par Nicolas Sarkozy pour donner des gages à un président
dévalué, dont laction en Irak nest plus soutenue que par un tiers de la
population états-unienne.
Lultima ratio
Avec laffaire iranienne, la boucle est bouclée. La France se range dans le camp des
ultras derrière George W. Bush dont il est à craindre quil ne décide une
intervention armée contre lIran avant la fin de sa présidence.
Il se dit dailleurs de plus en plus quavant le recours à lultima
ratio, Nicolas Sarkozy serait prêt à soutenir loption de sanctions aggravées
contre Téhéran, même si celles-ci ne recevaient pas laval des Nations Unies. Si
lon ajoute que, dans le même temps, la France renforce sa présence militaire en
Afghanistan, on mesure bien que cet alignement est général. Le mot nest pas trop
fort.
Nicolas Sarkozy est en train de jeter aux orties la politique dindépendance qui,
fût-ce avec des nuances, fut menée par les divers présidents de la Ve République dans
le sillage de Charles de Gaulle. Ce revirement frise lirresponsabilité. Tout se
passe comme si Nicolas Sarkozy voulait occuper auprès de George W. Bush la place laissée
libre par Tony Blair. Tout se passe comme sil aspirait à devenir le « brillant
second » de la puissance US.
Plutôt que de jouer les Matamore, Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner seraient bien
inspirés de faire entendre raison aux États-Unis. Depuis que ladministration Bush
a commis la colossale erreur de livrer lIrak aux chiites, les deux dossiers irakien
et iranien sont étroitement liés. La seule alternative à une guerre aux conséquences
incalculables est dengager avec lIran la grande négociation à laquelle il
est prêt. Plutôt que de prendre lhabit du courtisan, Nicolas Sarkozy doit
semployer à en convaincre ses partenaires états-uniens. Cest
aujourdhui le meilleur service quun ami des États-Unis puisse leur rendre. Ce
ne serait après tout que suivre les recommandations de la commission des Sages présidée
par James Baker, lancien secrétaire dÉtat du Président Bush père. Le temps
presse.
Jean-Paul Bled |