| Contrôle des citoyens et Répression politique |
| lUnion européenne a cédé aux exigences
des États-Unis |
| Malgré quelques vélléités du Parlement européen,
lUnion européenne a cédé aux exigences des États-Unis : lespace aérien
transatlantique est désormais largement sous le contrôle de Washington.
Ladministration états-unienne a non seulement placé sous surveillance ses propres
ressortissants et a interdit à des dizaines de milliers dentre eux de se déplacer,
mais les passagers européens sont aussi directement sous son contrôle. Les États-Unis
ont la possibilité de faire évoluer unilatéralement les accords signés et ainsi, à
terme, si il ny a aucune réaction, de refouler ou dempêcher des
ressortissants européens de sembarquer vers les USA, même si leurs papiers sont en
règle. Parmi les critères de renseignement sur les passagers : litinéraire
complet des déplacements, les contacts à terre ainsi que des données médicales, des
informations bancaires tels les modes de paiement, le numéro de la carte de crédit et
aussi le comportement alimentaire permettant de révéler les pratiques non conformes; Des
informations concernant lorigine raciale, les opinions politiques, la vie sexuelle
peuvent être utilisées dans « des cas exceptionnels » et cest le département de
la sécurité intérieure américaine qui détermine ce qui est un cas exceptionnel.
(par Jean-Claude Paye *) |
| À travers les différents accords installant un contrôle des passagers
aériens, lUnion européenne abandonne progressivement sa propre légalité, afin de
permettre au droit états-unien de sappliquer directement aux ressortissants
européens sur le territoire de lUnion. |
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| On assiste ainsi à la mise en place dun ordre juridique
impérial qui a pour objet de placer lespace aérien transatlantique directement
sous la juridiction de ladministration des États-Unis. |
Suite à un accord intérimaire avec la Commission de lUnion européenne,
les douanes états-uniennes ont, depuis le 5 mars 2003, accès aux systèmes de
réservation des compagnies aériennes situées sur le territoire de lUnion.
Il sagit de contrôler des données liées aux comportements de passagers
ordinaires, cest à dire de personnes non recensées comme dangereuses ou
criminelles, afin de vérifier, par rapport à un schéma théorique, si tel passager
pourrait constituer une menace potentielle. Toute personne est traitée comme un criminel
en puissance.
Lobjectif est détablir des « profils à risques ». On détecte ainsi des
individus présentant un ensemble de caractéristiques qui pourraient « justifier » une
surveillance spéciale ou même une arrestation préventive à larrivée sur le sol
états-unien. Rappelons que lUSA Patriot Act permet darrêter, sans
inculpation, et de détenir indéfiniment, sans jugement, toute personne étrangère
soupçonnée de participer à une activité dune organisation désignée comme
terroriste.
Une violation de la vie privée
Le Parlement européen a manifesté plusieurs fois son opposition à cet accord,
notamment dans une résolution datant du 31 mars 2004 [1], en déclarant que laccès
des autorités états-uniennes est « illégal aux termes du droit national et du droit
européen sur la vie privée ». Cet avis négatif na pas empêché le Conseil de se
soumettre à nouveau, par une Décision du 17 mai 2004 [2] , aux injonctions des
autorités états-uniennes.
Ayant un rôle purement consultatif, le Parlement a saisi la Cour européenne de Justice
afin de faire casser cet accord. Cependant, comme la Cour a refusé dappliquer la
procédure accélérée dexamen, cest seulement en mai 2006 quelle a
donné partiellement raison au Parlement européen. Mais, le jugement porte exclusivement
sur la forme et non sur le fond. Il rejette le texte uniquement pour « défaut de base
juridique appropriée » et ne parle aucunement de la violation de la privée des
personnes dont les données sont transmises aux autorités états-uniennes. Il estime
seulement que le premier pilier (communautaire) de lUnion ne peut servir de base à
un accord relevant de la coopération policière et judiciaire.
Ainsi, le 23 juillet 2007, lUnion européenne et les États-Unis ont signé,
cette fois dans le cadre du troisième pilier, un nouvel accord sur le traitement et le
transfert de données des passagers [3]. Ce dernier texte inscrit dans la durée
laccord provisoire, conclu le 19 octobre 2006.
Comme cétait déjà le cas en 2004, Les informations communiquées, appelées
Passagers Name Record, ne se limitent pas aux noms, prénom, adresse, numéro de
téléphone, date de naissance, nationalité, numéro de passeport, sexe, mais comprennent
les adresses durant le séjour aux USA, litinéraire complet des
déplacements, les contacts à terre ainsi que des données médicales. Y sont reprises
des informations bancaires, tels les modes de paiement, le numéro de la carte de crédit
et aussi le comportement alimentaire permettant de révéler les pratiques religieuses.
Un accord dissymétrique
Les accords de 2007, comme le texte de 2006 [4], aggravent encore les dispositions de
2004. Selon un principe de disponibilité, lensemble des données sont consultables
par toutes les agences états-uniennes chargées de la lutte antiterroriste, alors que,
sur le papier, les accords de 2004 réservaient cette consultation aux seules agences de
douane.
La période de rétention des informations passe de 3 ans et demi à 15 années.
En outre, ces données pourront être placées pour une durée de 7 ans dans des « bases
de données analytiques actives », permettant un « profiling » massif.
Les autorités états-uniennes ont maintenant la légitimité de transmettre ces
informations à des pays tiers. Ces derniers auront accès aux données transmises par les
compagnies européennes selon les conditions de sécurité fixées par le département US,
lUnion européenne ayant accepté « de ne pas interférer » concernant la
protection des données des citoyens européens transférées dans ces pays [5].Le
nouveau texte renforce un cadre dissymétrique déchanges entre les États-Unis et
lUnion européenne. Les compagnies sont tenues de traiter les données PNR stockées
dans leurs système informatique de réservation selon les demandes des autorités
états-uniennes, « en vertu de la législation américaine ». Ainsi, les
États-Unis ont profité de ces nouveaux accords afin de répondre à de nouvelles
exigences du Département US de la Sécurité de la Patrie (US Department of Homeland
Security) [6] et dintégrer les changements intervenus dans la législation
états-uniennes [7] .
Primauté du droit états-unien
Le droit états-unien est primordial. Ladministration des États-Unis se
réserve le droit davoir sa propre interprétation de laccord conclu entre les
deux parties. Cette lecture est contenue dans la lettre, placée en annexe. Ce
qui a un double avantage pour le Département de la Sécurité de la Patrie. Dune
part, il peut définir unilatéralement le contenu (conditions de traitement, de
transfert, de destruction et dextension du champ des données) de certains
engagements auxquels laccord fait référence. Dautre part, les engagements
formels, de protection des données et de défense des droits des passagers européens
nont aucune valeur contraignante et peuvent être modifiés unilatéralement.
Le cadre à travers lequel les données PNR peuvent également être utilisées ne se
limite pas à la lutte contre le terrorisme, mais peut être aussi utilisé pour « tout
objectif additionnel ». Des informations concernant lorigine raciale, les
opinions politiques, la vie sexuelle peuvent être utilisées dans « des cas
exceptionnels » et cest le département de la sécurité intérieure lui-même qui
détermine ce qui est un cas exceptionnel.
Ces accords sont à peine signés que les États-Unis ont annoncées leur intention
dinsérer davantage dexceptions dans le Privacy Act [8] en ce qui concerne la
gestion de lAutomated Targering System. Ce système est prévu pour lutter contre le
terrorisme, mais il couvre aussi « toute activité qui viole la loi états-unienne ». Il
contient notamment les données PNR des passagers aériens. Tout changement dans la
gestion de ce système va automatiquement modifier unilatéralement le contenu de
laccord PNR. Le projet prévoit que lensemble de ces données pourront faire
lobjet dune seconde inspection [9], cest à dire être vues par
dautres agences disposant de listes globales de surveillance et croisées avec des
banques de données venant de pays tiers..
À travers ces modifications légales, il sagit daugmenter les pouvoirs du
département de la Sécurité de la Patrie (Department of Homeland Security).
Lobjectif fixé est de nautoriser la personne à voyager quaprès que
ses données PNR aient été contrôlées et « éclaircies » [10]].
Vers des listes dinterdiction de vol vers les USA ?
Il sagirait là, si ce projet est adopté, dune mutation qui modifie la nature
même du système de contrôle et, ainsi, de laccord qui vient dêtre signé
avec lUnion européenne. Les autorités administratives états-uniennes auraient la
possibilité dinterdire arbitrairement de vol vers les États-Unis tout
ressortissant européen, même si la personne dispose de tous les documents nécessaires.
On rejoindrait ainsi le système états-unien.
Aux États Unis, les listes de passagers aériens permettent à ladministration
de déterminer arbitrairement qui peut utiliser lavion et se déplacer. Ainsi, plus
de 110 000 personnes, dont une majorité de citoyens états-uniens, ont leur mobilité
perturbée ou sont interdits de vol, car elles sont reprises, soit sur une liste « de
personnes à surveiller » ("watch list"), soit sur une liste « interdit de vol
» ("no fly list") . La chaîne de télévision CBS avait réussi, en
2004, à se procurer un exemplaire de la liste « à surveiller ». Elle faisait 540 pages
et contenait les noms de « 75 000 personnes à fouiller avec beaucoup dattention et
éventuellement à ne pas laisser monter à bord dun avion » [11]. Les opposants à
la guerre en Irak sont des cibles privilégiées de cette procédure.
Pour Naomi Wolf [12] , la liste "des personnes à surveiller" a été établie
à partir de 2003, suite à une directive présidentielle adressée aux agences de
renseignement. Cette directive leur ordonne didentifier et surveiller "les
personnes dont on peut craindre quelles aient des intentions ou des contacts
terroristes". La CIA/NSA et le FBI établirent une liste de noms qui fut remise à
toutes les agences aériennes .
À cette liste, on doit ajouter 45 000 personnes interdites de vol, car inscrites sur une
No Flight List. Cette dernière, qui nincluait que 16 personnes avant le 11
septembre, a dabord été étendue aux personnes soupçonnées dêtre en
contact avec des organisations terroristes puis aux opposants politiques, qui sont ainsi
bloqués dans leurs déplacements et, dans les faits, interdits de sortie du pays par la
«Transportation Security Administration ». Ainsi, les personnes ayant critiqué
la politique du gouvernement sont, fouillées intégralement, intimidés, arrêtées
administrativement ou interdites de vol.
En conséquence, le Conseil de lUnion européenne a engagé ses ressortissants dans
un système de contrôle des passagers aériens à destination des USA, qui donne aux
autorités états-uniennes la possibilité de faire évoluer cette procédure selon leurs
propres finalités et ainsi, à terme, si il ny a aucune réaction, dempêcher
arbitrairement tout passager européen dembarquer vers les États-Unis . |
Jean-Claude Paye
Jean-Claude Paye est sociologue et auteur de "La Fin de lEtat de droit",
"La Dispute" 2004, "Global War on Liberty", Telos Press 2007............................................ |
[1] « Observatory on the exchange of data on passengers (PNR)
with USA », Statewatch.
[2] Journal Officiel des Communautés européennes, L 183/83, le 20/5/2004
[3] « Processing and transfer of passenger name record data by air carriers to the
United"States Department of Homeland Security - "PNR », Conseil de lUnion
européenne, 11304/07, Bruxelles le 18 juin 2007.
[4] Accord entre lUnion européenne et les Etats-Unis relatif au traitement et au
transfert des données des dossiers passagers (PNR) par les transporteurs aériens
européens au ministère américain de la sécurité intérieure, Journal Officiel de
lUnion européenne , L298, le 27.10.2006, (Lex Europa).
[5] « MEPs fear that new PNR agreement fails to protect citizens data »,
Statewatch News Online, 12/07/2007.
[6] Lusage sest imposé, à tort, dans la presse francophone de traduire
Department of Homeland Security par « Département de la sécurité intérieure ». Ce
choix reprend la terminologie en vigueur dans la vieille Europe distinguant sécurité
intérieure (la police) et sécurité extérieure (larmée). Or, tel nest pas
du tout le sens de Homeland Security. Cette expression, qui choquait les défenseurs des
libertés constitutionnelle aux États-Unis et choque encore en Europe, est apparue peu
avant le 11 septembre 2001. Elle signifie « Sécurité de la Patrie » et implique une
compétence non-territoriale : il sagit de défendre la Patrie (cest-à-dire
lidée que lon se fait des États-Unis), en singérant partout dans le
monde si nécessaire, et non de défendre le simple territoire. Donald Rumsfeld,
notamment, à souligné que la distinction classique entre civil et militaire, était
désormais abolie. Ndlr.
[7] « EU-USA agreement renegociated to meet US demands », Statewatch News Online.
[8] « Overview of Privacy Act of 2004 », May 2004.
[9] Op cit, « Automated Targering system », 2007/08/06.
[10] Department of
homeland Security, Privacy Act of 1974, Implementation of Exceptions, Proposed Rules of
the Federal Register, Notice of proposed rulemaking, 2007/08/23.
[12] « Aux USA plus de 100 000 opposants sont interdits de prendre lavion »,
Réseau Voltaire, 6 septembre 2007. |
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