| Cet article fait suite à « Quand le
juge Felice Casson a dévoilé le Gladio
» 
Fin 1990, le scandale Gladio éclate alors que le président français, François
Mitterrand, prépare son opinion publique à lentrée en guerre aux côtés des
États-Unis en Irak. Il confie à son ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement
(bras croisés sur cette photo) le soin détouffer la vérité. Les citoyens doivent
ignorer que depuis un demi-siècle, une structure militaire clandestine dirige les États
ouest-européens à labri des institutions démocratiques.
les révélations du Premier ministre italien
Les journalistes étrangers réunis au club de la presse de Rome à lété 1990
se plaignaient de la frilosité de leurs rédactions vis-à-vis de la délicate affaire
Gladio et de sa dimension internationale. En effet, il faut rappeler le contexte délicat
dans lequel survinrent les révélations du Premier ministre italien Giulio Andreotti
devant le Sénat le 3 août sur lexistence dune armée secrète stay-behind
créée par lOTAN dans toute lEurope de lOuest. Lédifiante
allocution eut lieu le lendemain du 2 août 1990, jour de linvasion du Koweit par le
dictateur irakien Saddam Hussein.
À Paris, Londres et Washington, rédacteurs en chef et conseillers militaires
craignaient que ce scandale nentache sérieusement limage de nombreuses
démocraties occidentales et surtout perturbe les préparatifs de la guerre du Golfe. Le 2
août à New York, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, « effrayés par
linvasion du Koweït », avaient, avec lassentiment de la Chine et de la
Russie, fait adopter par le Conseil de Sécurité des Nations Unies la résolution 660,
ordonnant « le retrait immédiat et inconditionnel de toutes les forces irakiennes des
positions occupées au 1er août 1990».
les médias choisissent d'évoquer "une guerre
propre dans le golfe Persique" et de taire "le scandale Gladio en Europe"
En Occident et dans le monde entier, les médias étaient alors focalisés sur « la crise
du Golfe » et relataient comment les USA, sous la présidence de George Bush senior,
avaient engagé la plus grande opération militaire depuis la Seconde Guerre mondiale à
la tête dune coalition de pays rassemblant notamment lAllemagne, la France,
la Grande-Bretagne, lItalie et les Pays-Bas pour libérer le Koweït de
loccupation irakienne, au cours dune opération baptisée « Tempête du
Désert », en janvier et février 1991 [1]. Ainsi, les grands networks eurent
simultanément deux étranges histoires à livrer au public : une guerre propre dans le
golfe Persique et le scandale Gladio en Europe, quils choisirent finalement
détouffer [2].
Suite aux révélations du Premier ministre italien Giulio Andreotti, le scandale franchit
les frontières de lItalie quand, le 30 octobre, lancien Premier ministre
socialiste de la Grèce Andreas Papandreou confirma dans le quotidien grec Ta Nea
quil avait découvert, en 1984, une structure secrète de lOTAN très
similaire au Gladio italien dont il avait alors aussitôt ordonné le démantèlement. Des
voix sélevèrent pour réclamer une enquête parlementaire sur larmée
secrète et son rôle supposé dans le putsch des colonels de 1967 mais le gouvernement
conservateur de lépoque ne donna pas suite. Le ministre de la Défense Varvitsiotis
expliqua quun ancien attaché militaire grec à Washington qui avait travaillé pour
lOTAN examinerait les accusations mais annonça doffice : « Le gouvernement
na rien à craindre » [3].
De Grèce, le scandale gagna ensuite lAllemagne où, le 5 novembre, un parlementaire
vert, Manfred Such, ayant pris connaissance de laffaire dans le quotidien allemand
TAZ, somma solennellement le gouvernement dHelmut Kohl de sexprimer sur
lexistence soupçonnée de structures de type Gladio en Allemagne. Tandis quau
ministère de la Défense allemand, on réfléchissait à la manière dont il convenait de
traiter cette requête, la chaîne de télévision privée RTL provoqua lindignation
publique en révélant, au cours dun reportage spécial consacré à Gladio, que
danciens membres de la Waffen SS dHitler avaient fait partie de la branche
allemande du réseau et que, dans de nombreux autres pays, des partisans de
lextrême droite avaient été enrôlés dans larmée secrète anticommuniste.
le secret-défense
La tension monta encore dun cran lorsque le porte-parole du gouvernement allemand
Hans Klein tenta dexpliquer, de manière confuse, que « le Gladio allemand
nétait pas, comme on a pu le prétendre, un commando secret ou une unité de
guérilla », et ajouta quil ne pouvait évoquer les détails à cause du
secret-défense [4]. Les déclarations de Klein provoquèrent un tollé parmi les
socio-démocrates et les verts de lopposition qui y virent un tremplin à
lapproche des élections fédérales. Le parlementaire Hermann Scheer, le
spécialiste des questions de Défense du SPD, le parti social-démocrate allemand,
compara ce mystérieux réseau à une sorte de « Ku Klux Klan », davantage voué à
mener des opérations clandestines contre la population et lopposition quà
lutter contre une improbable invasion soviétique. Scheer insistait sur lurgence de
diligenter une enquête sur Gladio « avant quon puisse faire disparaître les
preuves » [5]. « Cette affaire est du ressort du procureur général
(Generalbundesanwalt) », expliqua Scheer, « car lexistence dune organisation
militaire secrète en dehors de tout contrôle gouvernemental ou parlementaire est
totalement contraire à la loi fondamentale et relève, à ce titre, de la justice pénale
» [6].
Liens entre les activités de ce réseau secret et la
vague de crimes
Le parlementaire social-démocrate Wilfried Penner, membre de la Commission
parlementaire de contrôle (PKK) des services secrets allemands, précisa bien quil
navait jamais entendu parler du réseau secret de lOTAN ni « de ses
ramifications mafieuses », et que « cette affaire devait être traitée publiquement,
aux yeux de tous » [7]. Burkhard Hirsch, responsable des services secrets au sein du
gouvernement et membre de la PKK, se déclara lui aussi « extrêmement inquiet » car «
si quelque chose peut rester secret aussi longtemps, croyez-en ma longue expérience, ça
cache forcément quelque chose de pourri » [8]. Cependant les voix sélevant parmi
les rangs du SPD pour réclamer une enquête officielle se turent rapidement quand le
gouvernement chrétien-démocrate révéla que les ministres socio-démocrates eux aussi,
durant leurs années au pouvoir, avaient couvert le secret. Cest pour cette raison
que, en dépit des protestations émises par le parti des verts, laffaire fut
réglée à huis clos.
En Belgique, le soir du 7 novembre, le ministre de la Défense socialiste Guy Coëme
confirma à une population effrayée quune armée secrète liée à lOTAN
avait aussi existé en Belgique. En faisant implicitement allusion aux tueries du Brabant
dans les années 1980, de mystérieux hommes vêtus de noir avaient ouvert le feu
sur les clients de supermarchés, faisant de nombreux morts le ministre ajouta : «
Je veux maintenant découvrir sil existe un lien entre les activités de ce réseau
secret et la vague de crimes qui a ensanglanté notre pays durant ces dernières années
» [9]. Affrontant les flashes de la presse, le Premier ministre belge Wilfried Martens,
visiblement très préoccupé, déclara : « Je suis Premier ministre depuis maintenant 11
ans mais jai toujours ignoré lexistence dun tel réseau dans notre pays
». Les journalistes relevèrent que le Premier ministre, « dordinaire si à
laise en toutes circonstances », semblait cette fois « tout sauf détendu » [10].
Sur quoi, le Parlement belge décida de former une commission spéciale chargée
denquêter sur le réseau stay-behind de Belgique. Après avoir obtenu le
démantèlement du réseau un an plus tard, celle-ci présenta un précieux rapport public
de pas moins de 250 pages [11].
Les parlementaires belges parvinrent à découvrir que larmée clandestine de
lOTAN était toujours active. Ils apprirent que lACC, composé des généraux
commandant les armées stay-behind de nombreux pays dEurope occidentale,
sétait réuni dans le plus grand secret à son quartier général bruxellois, les
23 et 24 octobre 1990. Ce conseil sétait tenu sous la présidence du général
Raymond Van Calster, chef du Service général de Renseignement (SGR), les services
secrets militaires belges. Van Calster entra dans une colère noire lorsque des
journalistes parvinrent à remonter jusquà lui et le harcelèrent au téléphone.
Il mentit une première fois à la presse en niant catégoriquement, le 9 novembre, avoir
présidé la réunion internationale de lACC et en prétendant que Gladio était une
affaire strictement italienne. Plus tard, il admit quun réseau secret avait
effectivement été bâti en Belgique après la Seconde Guerre mondiale « afin de
récolter des renseignements dans lhypothèse dune invasion soviétique »
[12]. Tout en démentant énergiquement tout « lien direct avec lOTAN », il refusa
dentrer dans les détails, mais affirma solennellement : « Nous navons rien
à cacher » [13].
La presse française se range derrière le gouvernement
En France, le gouvernement du Président socialiste François Mitterrand tenta de
minimiser laffaire en faisant annoncer par un représentant quasi-inconnu que
larmée secrète « était dissoute de longue date [dans notre pays] » [14]. En
outre, le général Constantin Melnik, chef des services secrets français entre 1959 et
1962, répandit dans le plus grand quotidien du pays la rumeur selon laquelle le Gladio
français avait « probablement été démantelé sitôt après la mort de Staline en 1953
et ne devait plus exister sous la présidence de de Gaulle [cest-à-dire après
1958] » [15]. La presse française se rangea derrière le gouvernement, alors en pleins
préparatifs pour la guerre du Golfe, et se garda de poser des questions trop délicates,
cest ainsi quune « affaire qui faisait la une de tous les quotidiens
dEurope neut droit quà un entrefilet dans les journaux parisiens »
[16].
Le Premier ministre italien Andreotti démonta implacablement le mensonge français en
déclarant avec amusement le 10 novembre 1990 que la France avait également participé à
la toute dernière réunion du commandement de Gladio, lACC, en Belgique le 23
octobre 1990. Suite à cela, le ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement, quelque
peu embarrassé, tenta de limiter les dégâts en arguant que larmée secrète
française était demeurée totalement passive : « Daprès les informations dont je
dispose, elle na jamais eu dautre fonction que de rester en sommeil et
dassurer un rôle de liaison ». Répondant à un journaliste de radio qui lui
demandait si la France connaîtrait la même tourmente politique que lItalie ou la
Belgique, le ministre se livra à quelques spéculations sur les activités terroristes ou
autres de larmée secrète avant de répondre calmement : « Je ne pense pas ».
[17] La presse remarqua que le gouvernement faisait tout son possible pour éviter que la
population voie en Gladio une « abomination nationale » [18].
En Grande-Bretagne, plusieurs porte-parole du ministère de la Défense se relayaient jour
après jour pour répondre invariablement à la presse véhémente : « Je regrette, mais
nous névoquons jamais les questions de sécurité » ou « Il sagit
dune question relevant de la sécurité. Nous ne laborderons donc pas » ou
encore « Nous ne nous laisserons pas entraîner sur le terrain de la Sécurité nationale
» [19]. Tandis que les journaux continuaient jour après jour de titrer sur
laffaire Gladio, le ministre de la Défense britannique Tom King se hasarda à
traiter laffaire, pourtant si inquiétante, avec désinvolture : « Je ne sais trop
après quelle chimère vous courez. Ça a lair terriblement passionnant, mais
jai peur dêtre totalement ignorant en la matière. Jen sais beaucoup
plus sur le Golfe » [20]. Dans le contexte des préparatifs de lOpération Tempête
du Désert et de la guerre contre lIrak, le Parlement britannique ne vit pas
durgence à la création dune commission ou à louverture dun
débat parlementaire et préféra se ranger derrière le gouvernement du Premier ministre
John Major. À lété 1992, aucune version officielle navait encore été
fournie au sujet de Gladio, au grand dam de journalistes comme Hugh OShaughnessy :
« Le silence de Whitehall [21] et labsence quasi-totale de curiosité dont ont fait
preuve les parlementaires sur une affaire dans laquelle la Grande-Bretagne est si
profondément impliquée sont extraordinaires » [22].
Aux Pays-Bas, le Premier ministre confirme lexistence
dune armée secrète
Aux Pays-Bas, le Premier ministre Ruud Lubbers, en fonction depuis 1982, décida de
réagir à ce délicat problème en adressant une lettre au Parlement le 13 novembre, dans
laquelle il confirmait lexistence dans le pays dune armée secrète similaire
en soulignant que « cette organisation navait jamais été sous le contrôle de
lOTAN » [23]. Puis, Lubbers et le ministre de la Défense des Pays-Bas Relus Ter
Beek informèrent à huis clos le Comité responsable du renseignement et de la sécurité
au Parlement des détails sensibles relatifs au Gladio néerlandais. « Les chefs de
gouvernements et ministres de la Défense successifs ont toujours jugé préférable ne
pas mettre dans la confidence les autres membres de leur cabinet ou le Parlement »,
déclara Lubbers devant la représentation nationale, en ajoutant quil était fier
quune trentaine de ministres aient su garder le secret. Tandis que des
parlementaires dénonçaient le danger inhérent à lexistence dune armée
secrète inconnue du Parlement et de limmense majorité des citoyens, il fut
décidé que le réseau secret ne ferait lobjet ni dune enquête parlementaire
ni dun rapport public. « Le problème nest pas tant quune telle chose
ait pu ou puisse exister encore aujourdhui », déclara Hans Dijkstal de
lopposition libérale, « mais plutôt que le Parlement nen ait rien su avant
hier soir » [24].
Au Luxembourg voisin, le Premier ministre Jacques Santer se présenta devant le Parlement
le 14 novembre 1990 et confirma quune armée secrète créée à linitiative
de lOTAN avait également existé dans ce pays. « Les activités de ces personnes
se limitaient, et il en fut ainsi dès lorigine, à sentraîner en vue de
leurs mission, cest-à-dire à apprendre à réagir individuellement dans un
environnement hostile ou à coordonner les efforts avec les pays alliés », insista
Santer [25]. La requête de Jean Huss, un représentant du parti vert alternatif qui
demandait en premier lieu louverture dun débat au Parlement sur cette
question, avant la convocation dune commission denquête parlementaire, fut
rejetée à la majorité des voix.
Quand la presse internationale relata qu« au Portugal, une radio de Lisbonne a
rapporté que des cellules du réseau associé à lOpération Gladio avaient servi
pendant les années cinquante à défendre la dictature de droite de Salazar », le
gouvernement en place répondit par un démenti formel [26]. Le ministre de la Défense
portugais Fernando Nogueira déclara le 16 novembre 1990 navoir jamais eu
connaissance de la présence dun réseau Gladio de quelque nature que ce soit au
Portugal et prétendit que lon ne disposait au ministère de la Défense et au
Commandement des Forces armées « daucune information concernant lexistence
ou les activités dune structure Gladio au Portugal » [27]. Un
général à la retraite démentit la version du gouvernement et confirma dans la presse,
sous couvert de lanonymat, quune armée secrète parallèle existait aussi au
Portugal « dépendant du ministère de la Défense, du ministère de lIntérieur et
du ministère des Affaires coloniales » [28]. Dans lEspagne voisine, qui, comme le
Portugal, avait vécu pendant la majeure partie de la guerre froide sous le joug
dune dictature de droite qui réprimait lopposition politique par la terreur
et la torture, Alberto Oliart, ministre de la Défense au début des années 1980,
qualifia de « puéril » le fait de se demander si lEspagne franquiste avait elle
aussi abrité une armée secrète extrême droite étant donné qu« ici, Gladio
était le gouvernement même » [29].
Au Danemark, le ministre de la Défense Knud Engaard, contraint par la pression publique,
sadressa au Parlement, le Folketing, le 21 novembre, pour démentir quune
organisation « de quelque nature que ce soit » ait été créée par lOTAN dans le
pays et soutenue par la CIA. « Les informations relatives à une opération montée par
les services secrets dans lhypothèse dune occupation du pays étant
confidentielles, même hautement confidentielles », souligna le ministre, « il
mest impossible den faire part au Parlement danois ». Pelle Voigt, qui avait
soulevé laffaire Gladio à lAssemblée, remarqua que « la réponse du
ministre de la Défense était contradictoire et confirmait indirectement que le Danemark
disposait lui aussi de son réseau clandestin » [30]. Sen suivit une discussion à
huis clos au sein de la commission du Parlement Danois chargée de contrôler
laction des services secrets.
Ces unités sont vouées à agir clandestinement
Quand la presse norvégienne commença à questionner le gouvernement au sujet de
Gladio, elle reçut la réponse la plus brève jamais apportée à ce sujet. « Les propos
dHansen demeurent exacts », déclara Erik Senstad, le porte-parole du ministère de
la Défense, en faisant référence à une intervention du ministre de la Défense Rolf
Hansen devant le Parlement en 1978, au cours de laquelle il navait pu que
reconnaître, après sa découverte, lexistence dune armée secrète en
Norvège. Le contre-amiral Jan Ingebristen, qui avait démissionné de son poste de chef
du renseignement militaire norvégien en 1985, provoqua lindignation de la
population en justifiant le secret entourant ces armées : « Il ny a là rien de
suspect. Mais ces unités sont vouées à agir clandestinement en territoire occupé,
elles doivent donc impérativement demeurer top secret » [31].
En Turquie, lélite au pouvoir réagit à laffaire Gladio le 3 décembre, par
lintermédiaire du général Dogan Beyazit, président du Département des
Opérations de larmée turque, et du général Kemal Yilmaz, commandant des Forces
Spéciales, qui confirmèrent dans la presse lexistence dune armée secrète
créée par lOTAN et dirigée par le « Département des Opérations Spéciales »
avec pour mission d« organiser la résistance dans léventualité dune
occupation communiste » [32]. Tandis que les généraux tentaient de convaincre
lopinion que les membres du Gladio turc étaient tous de bons « patriotes », les
journalistes et lancien Premier ministre Bulent Ecevit révélèrent que
larmée secrète baptisée contre-guérilla était impliquée dans des actes de
torture, des attentats et des assassinats ainsi que dans les coups dÉtat successifs
qui avaient marqué lhistoire récente du pays et quelle était pour
lheure employée à opprimer la minorité kurde de Turquie. Larmée refusa de
répondre aux questions du Parlement et des ministres civils et le ministre de la Défense
turc avertit Ecevit quil « aurait mieux fait de fermer sa gueule ! » [33].
Alors que la contre-guérilla poursuivait des opérations, le département dÉtat
états-unien lui-même fit remarquer dans son rapport sur les droits de lHomme de
1995 que « des sources fiables au sein dorganisations humanitaires, des
représentants de la communauté kurde et des kurdes présents sur place prétendent que
le gouvernement autorise, voire organise, le meurtre de civils ». Ce rapport précisait
que « les associations de défense des droits de lHomme évoquent une thèse
répandue et crédible selon laquelle un groupe de contre-guérilla associé aux forces de
sécurité aurait perpétré des tueries secrètes ». Quand la journaliste
Lucy Komisar tenta de mener lenquête aux États-Unis, elle découvrit bien vite
que, sagissant de secrets militaires, son gouvernement ne valait pas mieux que les
généraux turcs. « Le Pentagone a refusé de me dire si Washington fournissait toujours
des fonds ou une aide quelconque au Département des Opérations Spéciales ; en fait, ils
ont éludé toutes mes questions à ce sujet. » Komisar fut régulièrement éconduite :
« Les représentants que jai rencontrés mont répondu soit quils
nen savaient rien, soit que les faits étaient trop anciens pour quil en reste
des traces dans les archives, soit que je décrivais une opération de la CIA sur laquelle
ils ne pouvaient me renseigner ». Un historien du Pentagone lui répondit : « Ah, vous
voulez parler de lorganisation stay-behind ? Cest confidentiel »
[34].
Un escadron de la mort a été entretenu au sein de
lÉtat turque
Cependant, le problème de la contre-guérilla ne tarda pas à ressurgir. Le 3 novembre
1996, une Mercedes noire percuta un tracteur sur une autoroute, aux abords du village
reculé de Susurluk, à un peu plus de 150 kilomètres au sud dIstanbul. Un
dirigeant de la contre-guérilla turque, un haut responsable de la police et un membre du
Parlement furent tués dans laccident. Beaucoup y virent la preuve formelle de
limplication profonde du gouvernement dans la guerre sale menée par la
contre-guérilla et des milliers de personnes descendirent dans la rue pour manifester
contre l« État de Susurluk » et exiger que lon libère le pays « de
lemprise des gangs ». En janvier 1998, le Premier ministre Mesut Ylmaz dut informer
des millions de téléspectateurs des conclusions des 7 mois denquête parlementaire
sur le scandale de Susurluk. « Ceci est lanatomie dun chaos scandaleux »,
commença-t-il avant de reconnaître quun « escadron de la mort avait été
entretenu au sein de lÉtat » tandis que « tous les organes du pouvoir avaient
connaissance de la situation » [35].
Suite à la multiplication des révélations accablantes dans toute lEurope de
lOuest, laffaire Gladio fut débattue au Parlement européen le 22 novembre
1990. La Communauté Européenne comptait alors 12 membres, tous affectés par le scandale
[36]. Les 12 avaient établi entre eux une coopération renforcée et sapprêtaient
à instaurer le Marché Commun, garantissant la libre circulation des personnes, des biens
et services et des capitaux ; en revanche, les questions de sécurité et de Défense
restaient laffaire des États membres, toujours souverains en la matière. « M. le
Président, Mesdames et Messieurs, une exigence morale et politique simpose à la
nouvelle Europe que nous construisons petit à petit », cest par ces paroles sages
que leurodéputé Falqui ouvrit le débat ce jour-là. « Cette Europe ne pourra
survivre quà la condition de reposer sur la vérité et sur la parfaite
transparence de ses institutions vis-à-vis des sombres intrigues tramées contre la
démocratie qui ont marqué lhistoire, y compris récente, des nombreux pays
européens. » Falqui souligna quil ny aurait « aucun avenir, Mesdames et
Messieurs, si nous ne dissipons pas ce sentiment davoir vécu dans ce que lon
pourrait appeler un État double, lun ouvert et démocratique, lautre
clandestin et réactionnaire. Cest pourquoi nous devons connaître la nature et le
nombre de ces réseaux Gladio quont abrités ces dernières années les
États membres de la Communauté Européenne » [37].
Ce qui inquiète dans laffaire Gladio, cest
que de tels réseaux aient pu exister à linsu et hors de tout contrôle des
institutions politiques démocratiques
Leurodéputé belge Dury (socialiste) partageait ces préoccupations, il déclara
à ses confrères parlementaires : « Ce qui nous inquiète dans laffaire Gladio,
cest que de tels réseaux aient pu exister à linsu et hors de tout contrôle
des institutions politiques démocratiques. Cest, à mon sens, le principal
problème qui subsiste. » Dury conclut que lhistoire des armées secrètes devait
faire lobjet dune enquête : « Nous sommes, pour notre part, convaincus de la
nécessité de faire la lumière sur toute cette affaire afin den définir toutes
les implications et de mettre un terme aux abus qui pourraient perdurer et toucher
dautres organisations ou de prévenir les éventuelles tentations qui pourraient
être suscitées ». Selon le Belge, lenquête devait également porter sur le rôle
de lOTAN « bien quen ce qui concerne sa responsabilité et celle du SHAPE, je
ne pense pas que lon puisse parler dune conspiration », indiqua-t-il. « Il
me semble tout de même que nous devons demeurer particulièrement vigilants et attentifs
si nous voulons faire éclater toute la vérité. Nous savons très bien que certains
membres de Gladio siègent également aux comités de lOTAN », puis il conclut : «
Faire la lumière sur ce type de zones dombre relève justement des obligations que
nous confère notre mandat démocratique » [38].
« M. le Président, le système Gladio a opéré pendant 40 ans sous divers noms »,
déclara le parlementaire grec Ephremidis devant ses collègues. « Il a opéré dans la
clandestinité et nous pouvons raisonnablement lui attribuer une responsabilité dans tous
les actes de déstabilisation, de provocation et de terrorisme commis dans nos pays
pendant ces 4 décennies, et dans lesquels il se trouve certainement, directement ou
indirectement, impliqué ». Ephremidis dénonça vigoureusement le réseau stay-behind
dans son ensemble et notamment :« le fait quil ait été mis sur pied par la CIA et
lOTAN qui, sous prétexte de défendre la démocratie, lont en fait bafouée
et utilisée à leurs funestes desseins ». En faisant implicitement allusion au rôle
joué par le Gladio grec dans le coup dÉtat de 1967, il sindigna du fait que
« la démocratie dont nous sommes supposés jouir na été et nest en
réalité quune façade » et encouragea le Parlement européen à diligenter une
enquête. « Il faut découvrir chacune des subtilités de laffaire et, pour cela,
nous devons former une sous-commission denquête chargée dentendre les
témoins et de faire éclater lentière vérité afin que soient prises toutes les
mesures nécessaires pour enfin débarrasser nos pays de ces organisations clandestines »
[39]
Le parlementaire belge de Donnea (réformateur libéral) offrit, quant à lui, une vision
très différente : « M. le Président, il était parfaitement justifié, au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale, pour la majorité de nos États de créer des services ayant
pour mission de préparer des réseaux de résistance susceptibles dêtre activés
dans le cas dune occupation de notre territoire par les armées du Pacte de Varsovie
». Leurodéputé belge souligna : « Nous sommes donc redevables à tous ceux qui,
alors que la guerre froide séternisait, ont uvré dans ces réseaux ». Pour
de Donnea, il semblait clair que les armées secrètes devaient le rester : « Pour
conserver leur efficacité, ces réseaux devaient nécessairement rester dans lombre
», tandis que dans le même temps, il souhaitait tout de même que la lumière soit faite
sur les liens supposés avec des activités terroristes : « Ceci étant dit, sil
existe des indications ou de fortes présomptions laissant supposer que ces réseaux ont
pu agir de manière illégale et anormale dans certains pays, il est dans lintérêt
de tous détablir la vérité sur cette affaire et de punir les coupables » [40].
Le député flamand Vandemeulebroucke résuma assez justement le sentiment partagé par de
nombreux Européens : « Cette affaire laisse un arrière-goût amer parce quelle
remonte à la création de la Communauté Européenne et que nous prétendons justement
instaurer une nouvelle forme de démocratie ». Vandemeulebroucke précisa que
cétait surtout le secret entourant lopération qui le gênait, en tant que
parlementaire, car « les budgets de ces organisations clandestines ont également été
tenus secrets. Ils nont jamais été discutés dans aucun Parlement et nous voulons
manifester notre inquiétude quant au fait que (...) il apparaît clairement quil
existe des organes capables de prendre des décisions et de les faire appliquer sans être
soumis à aucun contrôle démocratique daucune sorte ». Le député néerlandais
conclut : « Je souhaite minsurger plus vivement encore contre le fait que
larmée américaine, que ce soit par le biais du SHAPE, de lOTAN ou de la CIA,
sarroge le droit dinterférer dans notre démocratie ». Tout en reconnaissant
lincapacité du Parlement européen à traiter cette affaire : « Jai
parfaitement conscience que nous sommes incompétents en matière de sécurité et de
maintien de la paix », expliqua-t-il, « cest pourquoi la résolution votée
demande la création dune commission denquête parlementaire dans chacun des
12 États membres afin que toute la lumière soit faite » [41].
Europe : plusieurs gouvernements européens ont révélé
lexistence depuis 40 ans et dans plusieurs États membres de la Communauté
dune organisation menant des opérations armées et de renseignement parallèle
Suite à ces débats, le Parlement européen décida dadopter une résolution sur
laffaire Gladio contenant une vive dénonciation du phénomène et, dans son
préambule, une tentative de description de lopération en 7 points :
1. « Attendu que plusieurs gouvernements européens ont révélé lexistence depuis
40 ans et dans plusieurs États membres de la Communauté dune organisation menant
des opérations armées et de renseignement parallèle » ;
2. « Attendu que pendant ces 40 ans, cette organisation a échappé à tout contrôle
démocratique et été commandée par les services secrets des États concernés en
collaboration avec lOTAN » ;
3. « Craignant que de tels réseaux clandestins naient interféré illégalement
dans les affaires politiques internes des États membres ou soient toujours en mesure de
le faire » ;
4. « Attendu que dans certains États membres, les services secrets militaires (ou des
éléments incontrôlables au sein de ces services) ont été impliqués dans de graves
actes de terrorisme et criminels comme lont prouvé diverses enquêtes judiciaires
» ;
5. « Attendu que ces organisations ont agi et continuent dagir hors de tout cadre
légal, ne sont soumises à aucun contrôle parlementaire et, le plus souvent, sans
quen soient informés les plus hauts responsables du gouvernement et les garants de
la Constitution » ;
6. « Attendu que les différentes organisations "GLADIO" disposent de leurs
propres arsenaux et équipements militaires qui leur procurent une force de frappe
inconnue, constituant ainsi une menace pour les structures démocratiques des pays dans
lesquels ils opèrent et ont opéré » ;
7. « Vivement inquiété par lexistence dorganes de décision et
dexécution en dehors de tout contrôle démocratique et de nature totalement
clandestine, à lheure où un renforcement de la coopération communautaire en
matière de sécurité est au centre de tous les débats ».
À la suite de ce préambule, la résolution condamnait, dans un premier temps, « la
création clandestine de réseaux daction et de manipulation et [appelait] à ouvrir
une enquête approfondie sur la nature, la structure, les buts et tout autre aspect de ces
organisations secrètes ou de tout groupe dissident, sur leur utilisation à des fins
dingérence dans les affaires politiques internes des pays concernés, sur le
problème du terrorisme en Europe et sur la possible complicité des services secrets des
États membres ou de pays tiers ».
En second lieu, lUnion Européenne protestait « énergiquement contre le droit
que se sont arrogé certains responsables de larmée états-unienne travaillant pour
le SHAPE et pour lOTAN dencourager la création en Europe dun réseau de
renseignement et daction clandestin ». Dans un troisième point, la résolution
appelait « les gouvernements des États membres à démanteler tous les réseaux
militaires et paramilitaires clandestins ». Quatrième point, lUnion Européenne
enjoignait « les juridictions des pays dans lesquels la présence de telles organisations
militaires [était] avérée à déterminer avec exactitude leur composition et leur mode
opératoire et à établir la liste de toutes les actions quelles auraient
entreprises dans le but de déstabiliser les structures démocratiques des États membres
».
En outre, lUE réclamait que « tous les États membres prennent les mesures
nécessaires, au besoin en nommant des commissions denquêtes parlementaires, afin
de dresser la liste exhaustive des organisations actives dans ce contexte et, dans le
même temps, de contrôler leurs liens avec leurs services de renseignement respectifs et,
le cas échéant, avec des groupes terroristes et/ou dautres pratiques illégales
». Le sixième point de la résolution sadressait au Conseil des ministres de
lUnion Européenne, et tout particulièrement aux ministres de la Défense, et
appelait celui-ci « à fournir toute information sur les activités de ces services de
renseignement et daction clandestins ». Septièmement, le Parlement demandait « à
sa commission compétente dentendre des témoins afin de clarifier le rôle et
limpact de lorganisation "GLADIO" et dautres réseaux
similaires ». Dernier point et non des moindres, sadressant explicitement à
lOTAN et aux États-Unis, le Parlement européen « [ordonnait] à son président de
transmettre la présente résolution à la Commission, au Conseil Européen, au
secrétaire général de lOTAN, aux gouvernements des États membres et au
gouvernement des États-Unis » [42].
Sur les 8 mesures exigées par le Parlement, pas une ne fut
exécutée convenablement
Beaucoup de bruit pour rien : sur les 8 mesures exigées par le Parlement, pas une ne
fut exécutée convenablement. Seules la Belgique, lItalie et la Suisse nommèrent
une commission denquête parlementaire et fournirent un rapport public substantiel
et détaillé. Et bien que la résolution fut portée à la connaissance des services
concernés respectifs de lUE, de lOTAN et de ladministration
états-unienne, ni le secrétaire général de lOTAN Manfred Wörner ni le
Président des États-Unis George Bush senior, nappuyèrent louverture
dune enquête approfondie ou noffrirent dexplication publique.
(À suivre
)
par Daniele Ganser* ( http://www.voltairenet.org/article162685.html
) |