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ne peut que saluer linitiative de 58 députés qui proposent louverture
dune commission denquête parlementaire au sujet du port de la burqa et du
voile intégral (niqab)[1]. Lespoir que ce travail, sil est engagé, débouche
sur une interdiction ou à défaut sur une réglementation stricte
nest pas mince et on sen félicitera. Le débat soulevé par cette heureuse
initiative se déroule actuellement dans une certaine confusion. Certains disent « il
faut interdire la burqa parce que la laïcité interdit le port de signes religieux
ostentatoires » : ils ne voient pas que la laïcité distingue entre l'espace de
l'autorité publique où s'applique l'abstention et l'espace civil où règne la
tolérance en matière d'affichage religieux. D'autres font comme si burqa, voile
intégral (niqab) et voile islamique étaient identiques, négligeant la question du
masque et du refus d'identification qui les distingue fortement. D'autres s'appuient sur
les droits des femmes, se trouvant désarmés lorsque des porteuses de burqa bien «
briefées » ou tout simplement bien décidées déclarent qu'elles manifestent par ce
port à la fois leur féminité, leur dignité et leur liberté. Une mention spéciale
revient à Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts, qui a déclaré que « faire
des grandes phrases » sur la question « nest pas la bonne démarche » : autrement
dit, pas de débat et pas de théorisation !
Le texte de la proposition de commission denquête offre pourtant une piste féconde
et aborde trois questions essentielles. Dire en effet que la burqa et le voile intégral
dissimulant le visage sont bien plus que des signes religieux, cest ouvrir une voie
dapproche, celle de lexcédent. Et trois questions sont abordées, sans être
toujours nettement distinguées : celle du signe religieux, celle de loppression des
femmes, celle du déni didentification. Je me propose de passer en revue ces trois
questions à laide de la thèse de lexcédent. Plus quun signe
religieux, plus quun signe doppression, plus même quun déni
didentification, burqa et voile intégral sont aussi des déclarations de
dépersonnalisation indifférenciée. Et lorsque la personne elle-même se déclare
publiquement sous le régime de lanéantissement et de lindifférenciation, le
cur même de lassociation politique est atteint.
1 - Au-delà du signe religieux
Il me semble impossible d'interdire burqa et voile intégral (niqab) dans lespace
civil au seul motif que ce sont des signes religieux. Le régime de laïcité impose
l'abstention dans le seul espace relevant de l'autorité publique et parallèlement il
établit la tolérance dans l'espace civil. La loi de 2004 sur le port des signes
religieux à lécole publique élémentaire et secondaire est conforme à cette
conception. Jai tenté de théoriser cette position dans le livre Quest-ce que
la laïcité ? (Vrin). Je l'ai rappelée notamment dans un article consacré à la burqa
dès juillet 2008[2].
Si, comme je le souhaite, on veut réclamer linterdiction ou la réglementation
du port de ces voiles intégraux ailleurs que dans les espaces relevant de l'autorité
publique, il nest pas efficace de soulever la question religieuse en tant que telle
et den appeler au principe de laïcité, car la laïcité articule le principe
d'abstention dans l'espace de l'autorité publique au principe de tolérance dans l'espace
civil. Si on interdisait la burqa dans l'espace civil pour ce motif, il faudrait aussi y
interdire le voile non intégral, la kippa, les croix, les phylactères, arracher les
calvaires, faire taire les cloches, débaptiser bien des noms de lieux
ce qui
reviendrait à abolir la liberté dexpression religieuse dans lespace civil.
2 - Oppression des femmes
Lapproche par la question de loppression des femmes semble plus solide du
point de vue du débat de société et du débat idéologique. Nul doute quon doive
sen émouvoir : burqa et niqab sont en effet, si lon peut dire, une
exclusivité féminine, en loccurrence une exclusivité excluante particulièrement
choquante et ostensible[3]. Mais cette approche est à mon sens fragile du point de vue
qui importe ici, celui dune réglementation ou, mieux, dune interdiction dans
lespace civil, car cela engage les libertés formelles.
Il sera en effet facile aux sectes concernées, comme aux bienpensants qui leur
apportent souvent un appui, de trouver des porteuses de burqa et de niqab pour déclarer
qu'elles affirment librement par là leur féminité et leur dignité. Les sectaires
nieront toujours que ce port est un signe dinfériorité ou doppression,
faisant valoir que ces femmes jouissent en France de tous leurs droits. La seule chance
serait de trouver un sectaire ou une porteuse de burqa assez stupide pour déclarer tout
de go, un peu comme la fait limam de Vénissieux, que burqa et voile intégral
(niqab) témoignent de linfériorité des femmes, constituant alors le corps du
délit. On voit que la question dune interdiction ne se résout pas par cette
approche, car en labsence de déclaration explicite (« nous portons cela parce que
nous sommes en tant que femmes inférieures aux hommes et soumises à eux ») il faudrait
réclamer la sanction dune déclaration implicite, impensable dans un Etat de droit.
Même si on peut penser à juste titre que cette infériorité et cette soumission
crèvent les yeux de quiconque regarde une femme revêtue de ces accoutrements, le délit
de déclaration illicite nest pas pour autant constitué aux yeux de la loi. En
revanche la question peut et doit déboucher sur un débat de société dans lequel il est
nécessaire dintervenir sans ambiguïté pour dire que ce port est une oppression,
fût-elle revendiquée comme une liberté. Et cest lorsquon réfléchit à la
nature et aux moyens matériels de cette oppression que le troisième angle dattaque
se révèle.
3 - Le déni didentification et sa réglementation
Langle d'attaque le plus efficace est à mon avis la question du masque
volontaire et permanent, destiné à dérober lidentité, à la cacher. Cette
question n'est pas propre à la burqa et au voile intégral. Son avantage est qu'elle est
générale, elle concerne la dissimulation volontaire d'identité, le fait de rendre
impossible l'identification physique en dissimulant le visage.
On peut dire cela en termes philosophiques. C'est le problème d'une personne qui
déclare « je ne suis personne, ma présence ici est entièrement épuisée par
l'effacement ». Il se peut que la proposition résulte d'une injonction particulièrement
odieuse proférée à la deuxième personne « tu n'es personne et ce néant se montre par
ton vêtement qui doit te nier », mais en tout cas son effet réel se conjugue à la
troisième personne : « il (elle) n'est personne ». Il (elle) n'est jamais identifiable
dans l'espace civil. Il apparaît alors, comme on va le voir dans un instant, que ce déni
didentité est en outre une manière dabolir lhumanité celle de
lintéressé(e) puisquon le (la) retire du commerce ordinaire entre les êtres
humains, celle des autres puisquon leur indique quune personne peut ainsi
devenir intouchable et inacessible.
Ces « vêtements » ne sont pas comparables aux robes et voiles portés par les
religieux réguliers, car ces vêtements religieux nabolissent pas lidentité
personnelle aux yeux des autres : une religieuse cloîtrée peut bien anéantir son moi
spirituellement, elle peut soffrir entièrement à la dévotion, elle nen perd
pas pour autant la capacité de se faire connaître comme personne singulière dans la
société civile à laquelle elle a accès librement et dans laquelle elle se présente à
visage découvert. La réclusion effectuée par le voile intégral et par la burqa
accompagne constamment un individu et efface délibérément sa personne aux yeux
dautrui. Cest un gouffre où vient sabolir toute singularité.
Certes, létat actuel de la législation permet le port de masques sur la voie
publique. Si je veux porter dans la rue des lunettes noires, une fausse barbe, une
perruque, un maquillage modifiant mon apparence ou même un masque complet sur le visage,
je le peux. Personne n'est tenu de décliner son identité de manière constante et
publique. Cela n'est exigé que dans des circonstances précises.
On notera avec une certaine satisfaction que le décret dapplication « relatif à
lincrimination de dissimulation illicite du visage à loccasion de
manifestations sur la voie publique » vient dêtre publié le 20 juin 2009, alors
quil ny avait pas urgence. Cest peut-être un jalon posé par le
Ministère de lintérieur, mais il sagit là aussi dune circonstance
déterminée. On pourra sans doute évoquer dautres circonstances que la
manifestation et se diriger alors vers une réglementation du port du niqab et de la burqa
: accès à des lieux publics clos (banques, magasins, grandes surfaces, transports,
musées, etc.). Ou encore : peut-on accepter quune mère masquée vienne quérir un
enfant à la sortie de lécole ? Imagine-t-on un conducteur en niqab se faisant
flasher à 180 km/h sur lautoroute ?
Mais tout cela ne mène jamais que vers une réglementation dans des espaces
déterminés et / ou pour un temps déterminé. Or cest plutôt une interdiction
dans tous lieux accessibles au public qui est souhaitable[4].
4 - Plus quun masque : une dépersonnalisation
indifférenciée. De la réglementation à linterdiction
Mais pourquoi rechercher cette interdiction et sur quels arguments pourrait-elle se fonder
?
Plus que des signes religieux, plus que des marques infamantes rivées au corps des
femmes, niqab et burqa sont aussi plus que des masques. Ces vêtements, véritables trous
noirs forés dans la constitution humaine, ne se contentent pas de celer la singularité
dune personne en faisant obstacle à son identification à la manière dun
masque de carnaval, ils font bien davantage : ils la rendent indiscernable de toutes
celles qui portent ce vêtement, lequel na vraiment de sens, si lon y
réfléchit bien, que par sa multiplicité. Cest dailleurs sa multiplication
qui alerte les élus et lopinion.
Sous nos yeux se forme non pas une population bigarrée mais une collection
didentiques sans identité personnelle. Identiques par leur apparence néantisante,
mais aussi par leurs gestes ou plutôt leurs non-gestes entravés uniformément.
A la non-identification, burqa et niqab ajoutent lindifférenciation. Dans une
émission télévisée[5], le député Jacques Myard parlait dune
dépersonnalisation. Imaginons que tout le monde porte le même masque, que nous soyons
tous des éléments intrinsèquement indiscernables et réputés tels : ce ne serait plus
un monde humain, ce serait une collection formée par de pures extériorités. Voilà ce
que sont les femmes pour le sectarisme qui les raye de la visibilité ordinaire en leur
imposant une visibilité de négation[6] : une simple collection. En la personne
dune femme, cest donc bien latome constitutif de lhumanité civile
et politique, sujet, auteur et finalité du droit, qui est aboli[7] : on ne voit plus,
tache aveugle et aveuglante, que la trace noire de son effacement.
Je suis donc favorable à linterdiction du port de la burqa et du voile intégral
dissimulant le visage dans tous lieux accessibles au public.
* Non pas parce que ce sont des signes religieux, car la laïcité ne les interdit pas
dans lespace civil, labstention étant requise dans les seuls espaces relevant
de lautorité publique.
* Pas seulement parce que ce sont des signes doppression et de soumission des
femmes, car ce délit serait la plupart du temps impossible à établir clairement de
manière explicite.
* Il faut les interdire parce que ce sont des dénis didentification publique qui
procèdent à une dépersonnalisation négatrice de toute singularité.
© Catherine Kintzler, 2009.
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| article
publié dans la lettre 83: http://www.ufal.info/media_flash/2,article,635,,,,,_Burqa-et-niqab-au-dela-du-masque-une-depersonnalisation-indifferenciee.htm
Notes
[1] Lire le texte de la proposition en ligne sur le site de lAssemblée nationale.
[2] www.mezetulle.net/article-21353063.html
[3] Peut-on affirmer que la <em>burqa</em> fait obstacle à « l'affirmation
de la féminité » ? A supposer que la « féminité » existe et quelle soit
définissable, toute femme a le droit de la refuser, tout homme peut la revendiquer, cette
affirmation peut s'exprimer sous une forme qui n'a pas à être proscrite sauf si elle est
contraire aux droits dautrui, et encore moins prescrite car alors on serait dans une
législation de normalisation. Et d'autre part, il n'y a pas plus affirmatif d'une
féminité essentielle qu'un taliban ! Il ny a pas de signalisation plus visible de
la féminité quune burqa
[4] Sur ce point, on songera à lexemple de la Belgique où nombre de municipalités
ont pris un règlement de police interdisant la dissimulation du visage sauf pendant le
temps du carnaval : ainsi <em>niqab</em> et <em>burqa</em>
ny sont licites que comme déguisements festifs pour un temps déterminé !
[5] C dans lair, émission dYves Calvi sur la 5, vendredi 19 juin 2009.
[6] Il faut noter que, outre la multiplicité, la visibilité publique caractérise
lefficacité de la <em>burqa</em> et du <em>niqab</em>. Il
sagit daffichages. Aussi largument des bonnes âmes (« si on les
interdit, ces femmes resteront recluses chez elles »), outre quil consiste à
maintenir une oppression au prétexte den éviter une autre, me semble impertinent :
<em>burqa</em> et <em>niqab</em> sont des « démonstrations »,
des affirmations de présence. Du reste ces mêmes bonnes âmes seraient bien inspirées,
plutôt que de brandir une séquestration possible, de sinquiéter des brimades et
séquestrations réelles subies par celles qui refusent de se voiler.
[7] On mobjectera que cet atome constitutif est lui aussi indifférencié : les
citoyens ne sont-ils pas tous égaux aux yeux de la loi ? Mais cette indifférenciation
porte sur les droits, et laisse chaque singularité se déployer comme telle. On peut
même soutenir que lindifférenciation des droits a pour fin et pour effet le
déploiement de ces singularités : cest le concept de classe paradoxale que
jai emprunté à Jean-Claude Milner (Les Noms indistincts, Seuil 1987 2e éd.
Verdier , 2008) pour lappliquer à la philosophie politique. Par ailleurs
légalité des droits suppose des substrats individuels insécables et
intrinsèquement distincts par leur identité personnelle qui ne peut être confondue avec
nulle autre - quon songe tout simplement à lexercice du suffrage.
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