| Vous
êtes régulièrement invité à vous exprimer sur la laïcité dans des rencontres
publiques. Ce sujet continue-t-il à intéresser, à passionner les citoyens ? Henri
Pena-Ruiz. Depuis 2005, date de la célébration du centenaire de loi de séparation de
lÉglise et de lÉtat, les débats sont récurrents sur ce sujet. Il refait
surface avec le retour en force des fanatismes politico-religieux dans le monde, bien que
certains estiment que ce débat appartient à la IIIe République et serait donc
dépassé. En fait, la laïcité a souffert du fait quelle semblait acquise, comme
lest lécole publique. Tout le monde savait plus ou moins de quoi il
sagissait, sans pour autant quelle soit explicitée. Au point quelle fut
parfois amalgamée à lhostilité envers les religions, ce qui est évidemment le
principal contresens à éviter. Ne confondons pas les luttes historiques nécessaires à
lavènement dun idéal et le sens profond de cet idéal. La laïcité ne
combat pas la conviction religieuse elle-même, mais le fait quelle soit érigée en
référence obligatoire.
Pourquoi les débats sur la laïcité reviennent-ils sur le devant de la
scène ?
Henri Pena-Ruiz. Nous vivons une époque paradoxale : jamais notre monde na
disposé dautant de moyens daccomplissement universel sur le plan scientifique
et technique. Les moyens existent pour nourrir toute la population du globe et lui
permettre de vivre décemment. Or la figure du capitalisme mondialisé est productrice de
chômage, de déshérence, de désespérance. Avec léchec des alternatives à ce
système, les citoyens considèrent que nous sommes dans une impasse face à ce
capitalisme qui se prétend indépassable. Dans ce contexte ressurgit un besoin de
religiosité, un besoin de compensation. Les fanatismes politico-religieux en tirent
profit.
Lemprise du religieux sur le politique a-t-elle pris une nouvelle dimension en
Europe ?
Henri Pena-Ruiz. Lexemple thatchérien est assez éloquent sur la façon dont les
capitalistes entendent gérer le désastre causé par leurs politiques. Mme Thatcher a
méthodiquement brisé le prolétariat britannique et les grandes conquêtes de la classe
ouvrière. Elle a désimpliqué lÉtat de ses missions sociales, surtout dans les
banlieues. Simultanément, elle a encouragé les associations religieuses de quartiers à
prendre le relais de lÉtat. Elle a réactivé le religieux sur le mode caritatif,
remplaçant ainsi la justice sociale par la charité.
Le religieux reprend du poil de la bête, sur le mode dune nouvelle revendication
de reconnaissance publique. Quand Nicolas Sarkozy encourage les religieux à rétablir la
paix dans les banlieues, il reprend le couplage thatchérien entre un monde inhumain
livré à lultralibéralisme et la compensation caritative.
Vous estimez, en tant que marxiste, que la laïcité et légalité sont
les leviers de lémancipation. Ils ne peuvent donc pas, selon vous, se concevoir
séparément ?
Henri Pena-Ruiz. Je nai jamais dissocié la laïcité comme idéal politique de
la justice sociale comme idéal socio-économique. Je ne veux pas que la laïcité
acquière le statut dune référence purement abstraite laissant intacts les
ressorts de lexploitation, à limage dcertaine conception des droits de
lhomme. Marx montre que la liberté, celle du chômeur en fin de droits par exemple,
est tellement encadrée par les contraintes socio-économiques quelle est finalement
fictive. Je suis fidèle à la pensée de Marx sur ce point. Je lutte pour la laïcité
car jai conscience quelle est un levier pour lémancipation. Mais je
tiens à son indispensable couplage avec la justice sociale. Sans cette dernière, nous
restons prisonniers des rapports socio-économiques. Il faut ssur la recherche, par
certains, dune sorte de fantasme daffirmation identitaire. Cette recherche
renvoie, fondamentalement, à une situation de détresse. Pour Marx, la religion peut
servir dopium du peuple, de supplément dâme dun monde sans âme. Sa
conclusion est quil faut lutter non pas contre la religion, mais contre ce monde
sans âme qui suscite le besoin de cette religion compensatoire.
Vous soutenez que la laïcité est un « idéal démancipation universel
». Quentendez-vous par là ?
Henri Pena-Ruiz. Je ne crois pas que la laïcité soit une particularité culturelle.
La culture, au sens émancipateur, ce nest pas la soumission servile à une
tradition, mais la capacité dassumer celle-ci de façon éclairée. Ce qui implique
distance et recul critique. Pour être traditionnelle, la soumission de la femme à
lhomme nen est pas moins inacceptable. Cessons de penser que luniversel
se construit par simple « métissage » de civilisations, sans égard pour ce qui est
vrai et juste en chacune delles. Luniversalité ne se pose pas en termes
géographiques ou culturels. Tout peuple devrait vivre selon les principes de la
laïcité, qui sont la liberté de conscience, légalité de traitement de tous les
citoyens quelles que soient leurs convictions spirituelles, et laction universelle
de la puissance publique. Liberté authentique, fondée sur lautonomie de jugement,
égalité des droits, rendue crédible par la justice sociale et internationale, se
conjugueraient alors grâce à lémancipation laïque des sociétés comme des
personnes. Un tel idéal nest le produit daucune civilisation particulière.
En quoi la laïcité est-elle un levier pour la liberté des femmes, notamment
dans les pays où le poids de la religion pèse lourdement ?
Henri Pena-Ruiz. Les trois livres, la Torah, la Bible et le Coran, sont tous
daccord pour inférioriser les femmes. Les trois ont intériorisé la domination
masculine propre aux sociétés patriarcales de lépoque. Quoique théoriquement
inspirées par Dieu, les trois religions monothéistes codifient la hiérarchie des sexes
et la sacralisent. De deux choses lune : ou bien ces références religieuses
oppressives doivent être relativisées par lévocation du contexte historique et
social qui les a déterminées ; ou bien on décide de considérer que de tels textes
doivent sappliquer aujourdhui sans égard à leur contexte dorigine. De
ce point de vue, la laïcité est très précieuse. Elle ne combat pas la foi mais le
processus qui consiste à dicter la loi à partir de la foi. Elle affirme quune
religion historiquement déterminée na aucune légitimité à dicter la loi
commune. En ce sens, la laïcité est un levier pour lémancipation féminine.
Est-ce votre combat acharné pour une République sociale et laïque qui vous
a conduit à adhérer au Parti de gauche et à soutenir le Front de gauche aux élections
européennes?
Henri Pena-Ruiz. Jai naguère milité au Parti communiste. Jai hésité à
y reprendre ma carte. Mais lambiguïté du Parti vis-à-vis de la laïcité ma
laissé perplexe. Cest dommage, dautant que je reste profondément attaché
aux valeurs communistes. Avec le Parti de gauche, pour la première fois, je me suis senti
complètement en phase avec des orientations qui me sont chères : la défense claire et
nette de la laïcité, la remise en question de la logique capitaliste et la volonté de
réaffirmer et détendre les droits sociaux. Je soutiens le Front de gauche dont le
mot dordre, « Changer dEurope », dit bien que nous ne sommes pas contre
lEurope mais pour sa refondation politique et sociale. Jusquici intellectuel
de gauche désespéré, jai trouvé de lespoir avec le Front de gauche. Je
souhaite que cette alliance soit pérenne. Il serait illusoire, pour sauver quelques
élus, de rompre avec cette belle stratégie. Il faut être soi-même en politique. Le
parti, les élus sont un moyen, jamais une fin.
Entretien réalisé par Mina Kaci
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1 - La laïcité à l'école reste un combat
Larticle 89 de la loi relative aux libertés et responsabilités locales, votée
le 13 août 2004, obligeait les communes à financer les frais de fonctionnement des
élèves inscrits dans une école primaire privée sous contrat dassociation, même
si celle-ci était située hors du territoire de la commune de résidence. Précisons que
le financement hors commune dun élève fréquentant une école primaire publique ne
sapplique pas automatiquement : il est facultatif et conditionné à laccord
préalable du maire ! Face à lémoi suscité par une telle mesure, tant chez les
partisans de la laïcité que dans les rangs délus locaux attachés à leur école
de proximité, le Sénat lui a substitué, le 10 décembre 2008, une nouvelle disposition.
La proposition de loi du sénateur Jean-Claude Carle pose, certes, des conditions aux
avantages concédés à lenseignement privé, mais celles-ci sont tellement vagues
quau final, larticle 89 continuera à produire ses effets.
Actuellement étudiée par lAssemblée nationale, ladoption de cette
proposition de loi aurait des conséquences désastreuses. Ce serait ainsi ouvrir la porte
à linstauration dun « lien de guichet » fondé sur un financement
individuel de nature consumériste entre les communes et les familles, dans la logique du
« chèque éducation » préconisé par les libéraux. Les menaces sur le maintien de
nombreuses écoles publiques de proximité, notamment pour les classes uniques des zones
rurales, seraient puissamment aggravées par les effets de la politique gouvernementale
singéniant à mettre en concurrence les établissements en généralisant les
principes conduisant à leur autonomie (ÉPEP) ou en contournant, avant de la supprimer,
la carte scolaire. Il est également à prévoir un accroissement significatif des
inégalités sociales et territoriales : dune part, un alourdissement des dépenses
pour les communes qui ne pourront y pourvoir quen augmentant les impôts locaux -
les plus injustes, vu quils ne prennent pas en compte les revenus -, dautre
part, lobligation de fait, pour les communes les moins fortunées
(cest-à-dire les communes rurales isolées ou celles de banlieues défavorisées),
de financer une partie des frais de fonctionnement des communes les plus nanties, qui
accueilleront ces élèves au motif dune image de marque meilleure. Autrement dit,
pour reprendre la formule pertinente heureusement popularisée par les opposants, dont le
collectif pour la promotion et la défense de lécole publique de proximité : «
Nanterre paiera pour Neuilly ! »
Le débat ne se résume pas à une simple question technique de financement. Langle
dattaque retenu est en réalité double.
À la reconfessionnalisation de la société, annoncée par Sarkozy dans son discours de
Latran théorisant la prétendue « supériorité du prêtre sur linstituteur dans
la transmission des valeurs » et laffirmation de son concept de « laïcité
positive », sajoute laspiration des libéraux à ouvrir les portes du vaste
marché de léducation, estimé à 1 400 milliards deuros annuels. Ainsi, si
95 % de lenseignement privé est à caractère confessionnel, les marchands visent
eux aussi à ouvrir de nouvelles écoles en bénéficiant dun double financement,
public et privé. La même alliance du marché et du goupillon sest traduite, dans
lenseignement supérieur, par la reconnaissance des diplômes de lenseignement
supérieur catholique, à égalité avec ceux décernés par lenseignement
supérieur public. Par transitivité, et conformément aux recommandations contenues dans
le processus de Bologne ou la stratégie de Lisbonne, cest permettre demain la
reconnaissance de lensemble des diplômes du privé au nom de « la concurrence
libre et non faussée », ce qui entraînera la mise en concurrence des universités entre
elles. Le traité de Lisbonne est aussi un tableau à double entrée, lui qui refuse toute
harmonisation en matière déducation (article 176 B du TFUE) mais ouvre en même
temps lespace public aux Églises (article 10 de la charte des droits fondamentaux).
Il est donc nécessaire dinverser les données du débat relatif aux relations du
public et du privé dans le domaine de lécole. Les « contraintes » imposées à
lécole publique sont son honneur et font de ses missions une spécificité, dont le
privé ne pourra jamais se réclamer. Parce que lécole publique est elle seule
porteuse de lintérêt général, il est malhonnête de parler dune parité
entre public et privé. La seule réponse adaptée serait la mise en place dun grand
service public laïque et unifié de léducation nationale, seul à même de
garantir justice sociale et cohésion territoriale au sein de notre République.
Labrogation pure et simple de larticle 89 serait déjà un premier pas de
rééquilibrage républicain.
François COCQ, secrétaire national du PG (Parti de gauche) à léducation,
Francis DASPE, président de la commission enseignement primaire et secondaire du PG
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